Le troisième long métrage de Ciro Guerra se déroule en Amazonie colombienne. Il mêle deux épisodes d’exploration sur un affluent du grand fleuve, au contact des tribus amérindiennes ou de ce qu’il en reste. Un personnage est commun à ces deux moments, à 40 ans de distance : Karamakate, le « bougeur de monde », celui qui connaît les plantes et intercède avec les Puissances célestes. Karamakate est un chaman qui vit dans la jungle, seul survivant de sa tribu massacrée dans son enfance par les Colombiens.

4 étoiles : recommandé

 

l'étreinte du serpentLa première expédition remonte au début du XXe siècle. Un universitaire allemand parti de Tübingen durant quatre ans accompagné d’un Indien dévoué qu’il a racheté à des « caucheros », ces aventuriers sans foi ni loi qui exploitent les indigènes pour recueillir la sève de l’hévéa. Cet Allemand veut se soigner d’une maladie dont on ne saura s’il s’agit de la malaria ou d’une affection plus psychologique. Pour cela il a besoin de la yakruna, plante hallucinogène qui fait rêver et qu’il est le seul à savoir préparer. Bon gré mal gré, ce dernier les accompagne dans un voyage difficile et violent qui n’épargnera personne…

l'étreinte du serpentLe second explorateur qui dispose des carnets du premier est un jeune ethno-botaniste qui parcourt la jungle pour un prétexte similaire : il recherche le chaman et la plante pour l’aider à rêver ; mais ses motifs réels sont bien plus pragmatiques, car la guerre qui se déroule alors en Europe nécessite du caoutchouc. Le Karamakate qu’il découvre lui explique qu’il n’est plus qu’une ombre creuse, qu’il a tout oublié et que c’est à lui de découvrir le chemin, car il ne pourra pas l’aider. Il l’accompagne cependant dans son périple. Au cœur d’un pays dévasté en proie à une violence mystique héritière des missions catholiques qui firent encore plus et mieux que les « caucheros » pour détruire les croyances des tribus.

l'étreinte du serpentKaramakate, retrouve peu à peu ses souvenirs et il est pour son jeune compagnon le passeur qui invite au « lâcher-prise ». L’écoute de la Création d’Haydn sur un vieux gramophone est un moment charnière de l’initiation : il ne suffit pas d’écouter pour entendre ni de regarder pour voir : à part soi et sa relation au Tout il n’y aura rien à trouver.

étreinte du serpent
La quête de la plante hallucinogène ira au terme d’une quête douloureuse et celui qui venait pour un motif égoïste sera confronté aux créatures célestes de l’imaginaire indien, le jaguar et l’anacondavoyage spirituel qui le fera autre.

La dynamique du film L’étreinte du serpent est sous-tendue par les mouvements du fleuve : tantôt calme tantôt agité, on pense à Aguirre et même à Fitzcaraldo de Werner Herzog. Le choix du noir et blanc concourt à une esthétique dépouillée qui enfonce ses racines dans le réel – du film à la limite du documentaire. Les images splendides du « trip » que procure la yakruna, servies par une musique à la façon des compositeurs des années 70 (Popol Vuh) qui œuvrèrent sur les films cités plus hauts, conduisent le spectateur à la limite d’une douce transe psychédélique.

l'étreinte du serpentL’étreinte du serpent expose bien sûr aux réminiscences. Certains des personnages décrits dans ce film ont réellement vécu : le premier est l’explorateur Theodor Koch-Grünberg (1872-1924) qui fut un grand explorateur de la géographie et des peuples amazoniens et mourut victime de la malaria. Un film «  The trail of Eldorado » fut d’ailleurs tourné lors de cette expédition. Le second Evans Schultes (1915-2001), le second est l’initiateur de l’ethnobotanique et son ouvrage «  Les Plantes des Dieux » coécrit avec le chimiste Albert Hofmann, le découvreur du LSD, fonde cette discipline. On pense aussi à Raymond Maufrais, ce jeune aventurier français disparu dans ces contrées en 1950 et que son malheureux père recherchera au péril de sa vie pendant plus de 10 ans ; en 2015, Jérémy Banster retracera sa vie dans le film documentaire La vie pure.

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Autre aventurier, le Britannique Percy Fawcett (1867-1925 ?) qui disparaîtra sans doute massacré par des Indiens alors qu’il recherchait une mythique cité du côté de la Serra do Roncador. Le célèbre Au cœur des ténèbres de Conrad et le magnifique Apocalypse Now bien sûr ne sont pas loin, de même que les Tarahumaras d’Antonin Artaud.

 

Film l’étreinte du serpent Cirro Guerra, semaine des réalisateurs Cannes 2015, Prix Art Cinéma, durée 2 h 5

l'étreinte du serpent affiche film

Acteurs : Nilbio Torres, Antonio Bolívar, Yauenkü Miguee, Jan Bijvoet, Brionne Davis

Scénario : Ciro Guerra, Jacques Toulemonde
Image : David Gallego
Son : Carlos García, Marco Salaverría
Décor : Angélica Perea
Montage : Etienne Boussac, Cristina Gallego
Musique : Nascuy Linares

photos: © Andres Córdoba

Film L’étreinte du serpent : envoûtant et psychédélique was last modified: janvier 6th, 2016 by Marc Gentili

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