Bien avant Bande de filles, Naissance des pieuvres et Tomboy avaient reçu un accueil pas loin d’être dithyrambique de la part de la presse et du public (plus de 280 00 entrées pour ce dernier, score excellent pour ce type de film sans budget important). Le nouveau projet de Céline Sciamma, Bande de filles, ne pouvait qu’être attendu comme l’un des métrages français marquants de cette année 2014.

Céline Sciamma est une réalisatrice rare. Non pas parce que cette nouvelle livraison n’est que le troisième film de son instigatrice (elle a également deux courts-métrages à son actif), mais bien parce qu’elle délivre, à chaque fois, une véritable proposition de cinéma autour d’une thématique bien précise : le combat pour devenir quelqu’un. Si le prisme de la sexualité irrigue frontalement ses deux premiers métrages (la découverte de l’adolescent, le questionnement de bande de fillesl’enfant), Bande de filles opère un véritable changement augurant une volonté d’évolution chez la cinéaste. En effet, l’héroïne ne raisonne pas, ou plus, en terme de connaissance individuelle, car elle sait déjà qui elle est. Maintenant, Vic cherche, avant tout, à devenir adulte. L’école ne pouvant l’aider, elle va devoir trouver un moyen pour s’affranchir. Cette soupape, ce sera cette bande constituée de Lady, Adiatou et Fily (en les rendant toutes formidables, Céline Sciamma confirme la justesse de sa direction d’acteurs) qui va pouvoir lui donner. Grâce à elles, Vic va se confronter à des actes, des idées et à des valeurs qui vont contribuer grandement à se caractériser.

bande de fillesIl faut prendre à bras le corps ses propres aspirations. Être soi-même. Être libre. Ainsi, certaines séquences se révèlent être d’une puissance évocatrice assez folle et les moments clés s’enchainent. Les deux scènes de bagarre en sont deux beaux exemples. L’évolution du personnage principal entre ces deux instants est palpable, car, au-delà de sa mentalité, c’est bel et bien son corps qui prend dorénavant possession d’un espace psychologique dans lequel elle n’était, autrefois, que simple spectatrice. Encore plus fort, c’est par une utilisation magistrale de deux ellipses conjuguées avec le travelling que le spectateur sent quand l’héroïne franchit des paliers majeurs. Certes, le film montre, à ce niveau, une construction trop palpable, et donc un peu maladroite, qui se fait en force. Néanmoins, derrière cette approche et à peu d’exception près (le soubresaut de found footage, décidément l’une des plaies du cinéma contemporain quand il n’est pas maitrisé), il existe une beauté dans les plans qui reste, à chaque fois, affolante. Finalement, le dispositif, dans sa globalité et malgré une certaine inégalité, reflète bien une pensée cinématographique consciencieuse qui fait honneur à un cinéma français souvent en dehors de telles considérations artistiques. Le plus important est sauvé.

bande de fillesCette progression est d’autant plus passionnante que le spectateur ressent instantanément la haute estime que porte la cinéaste à ses personnages. Pas de cynisme, pas de coup bas, voire même pas de prise de recul, dans le cinéma de Céline Sciamma. Le sentiment est bien trop puissant pour qu’il soit parasité par une réflexion qui ferait sans doute perdre tout un côté naïf au projet. Oui, la réalisatrice est terre-à-terre. Oui c’est bien ce qui fait sa force. Eh oui, cela fait du bien. Cette posture se retrouve pleinement dans une mise en scène favorisant souvent l’icônisation. La merveilleuse séquence où play-back et chants se mêlent sur le Diamonds de Rihanna qui a bien du mal à sortir de la tête du spectateur après la séance ou le sublime travelling latéral sur le parvis de la Défense ne sont que des témoins privilégiés de cette démarche. Avec sa lumière bleue tamisée et son dispositif frontal que n’aurait pas renier la chanteuse de La Barbade dans l’un de ses clips, cette scène musicale, via une spontanéité incroyable, prouve la superbe vitalité de ces adolescentes. A chaque pas de danse, on sent toute la double confiance que ces personnages prennent et que ces jeunes actrices ont donnée à leur réalisatrice. Cette dernière le leur rend bien en les couvrant sans cesse d’amour. Seule ressort la chaleur du cœur. Tel pourrait être le leitmotiv du film. Loin d’être isolée et malgré une toute-puissance qui pourrait parasiter l’intégralité du métrage, la scène rihannesque trouve un complément avec le mouvement de caméra de la Défense. D’une longueur peu commune, ce déplacement rend surtout grâce à la beauté de ces jeunes femmes. Bande de filles devient bandes de filles. Pour ne se terminer qu’en filles. Le plus important. Malgré leurs erreurs ou leurs balbutiements, elles dévoilent un droit à l’existence fort. Impossible de détester ces adolescentes. Le futur leur appartient. Ces deux moments, là-aussi charnières et donc indispensables, s’additionnent parfaitement, entre eux et avec le reste du métrage, pour donner au projet un spectre humain salvateur.

Néanmoins, Céline Sciamma ne veut pas tomber dans un angélisme où l’adolescente ne serait qu’une figure positive et où le poids d’un monde trop lourd suggérerait une certaine passivité. Ces filles méritent davantage de complexité. De fait, en voulant leur en donner, la réalisatrice n’hésite pas à convoquer des actions totalement répréhensibles (le chantage, le racket, comme exemples les plus flagrants) mais dont elles ont totalement conscience. Un jeu ? Des enfantillages ? Ces instants peuvent poser problème, car la cinéaste ne donne pas, de premier abord, son point de vue. Elle laisse faire. Presque gratuitement. Cependant, derrière une possible gêne qui pourrait être occasionnée, ne faut-il pas y voir une première marche inconsciente dans la montée du drame qui peut se jouer sous nos yeux ? La question mérite bande de fillesd’être posée. Le cheminement de Vic, finalement, va donner des réponses. Grandir suppose des sacrifices de vie. Pire encore, le personnage principal ne pourrait-il pas tomber dans un puits sans fin ? L’interrogation donne ses clés quand la réalisatrice succombe alors au « charme » du déterminisme lors d’un troisième acte bancal. La posture scénaristique n’est, pourtant, pas inintéressante mais le désir d’exhaustivité, honnête, coupe le cœur en deux. L’émotion, donnée importante du projet, se dissipe peu à peu pour n’arriver à émerger que peu de temps avant le final. De plus, les ficelles d’écriture sont bien trop brutales pour être correctement traitées et certaines thématiques ne trouvent plus leur place dans le corps du film. La réalisatrice a des chevaux de bataille. C’est sûr et c’est tout à son honneur. Néanmoins, pourquoi alourdir un métrage globalement somme toute plutôt léger ? Sensation bizarre, c’est comme si Céline Sciamma avait écrit ce chapitre seulement pour donner une identité à un plan final qui s’avère, il faut bien l’avouer, sublime mais dont on sent qu’il a pu longtemps trotter dans la tête de la réalisatrice. Et donc la hanter. Pour le pire. Dommage, Bande de filles ne pourra pas se poser comme totalement accompli alors que l’on aimerait qu’il le soit. Et pourtant, comme il est impossible de détester les filles, il est, également, impossible de détester Céline Sciamma. Il y a bien trop d’ambition dans ce projet pour lui en vouloir.

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La cinéaste n’en reste pas là. Et sacrifie une dimension qui aurait pu être attendue. En effet, le film reste, avant tout, sur une strate individuelle. Peut-être que Bande de filles aurait dû s’appeler Fille de bandes ? Surtout, avec ses personnages de couleur issus d’une banlieue parisienne, la tentation de faire une chronique sociale et / ou politique est pourtant forte. Pourtant, Céline Sciamma n’a pas voulu entrer dans cette veine. Manque de courage ? Peur du ridicule ? Absence de discours ? Non, la séquence qui suit l’introduction met en place le positionnement de la cinéaste. Une nuit, une ombre, un flou, un contre-jour, une absence de profondeur de champ. La représentation est évidente. Cet espace ne sera que fantomatique tout au long du métrage. Surtout, ces images, proches du cinéma fantastique, servent à mettre en exergue la condition de l’héroïne, initialement enfermée puis ouverte aux possibles. Le dernier plan, aux dispositifs presque similaires mais où les changements sont évocateurs, viendra clore parfaitement ce parcours. Oui, ce sera dur ; mais oui, ce sera, surtout, probable. Pour tout le monde. Lutter contre un schéma préétabli n’est pas un monopole d’un milieu précis ou d’une classe de personnes particulière. Se concentrer sur telle population pourrait donner un côté donneur de leçon au cinéma de Céline Sciamma. De plus, un tel discours aurait convoqué l’Autre, celui qui est différent, qui est étranger et qui pourrait faire peur. Or, et c’est toute une filmographie qui vient en être l’avocat, la cinéaste préfère amplement donner la parole à l’humain, quel qu’il soit, où qu’il soit. Il est le plus important, celui pour qui il faut se battre, à qui donner son cœur, à qui rendre confiance. Tout le temps. Partout. Et derrière ces altérités, terme presque insultant, qui n’en sont finalement pas, c’est bel et bien un discours humaniste que la réalisatrice convoque. Universalité. Conclusion d’un cinéma salvateur et défendable, quelque soit les erreurs.

Bande de filles n’est, hélas et en regard des livraisons précédentes, pas la claque attendue. Néanmoins, les nombreuses qualités purement cinématographiques et profondément émotionnelles ne peuvent que le hisser sur le podium du top 2014 d’un cinéma français qui a définitivement besoin d’une Céline Sciamma pour avancer.

Bande de filles Céline Sciamma,  Réalisé par Céline Sciamma, 22 octobre 2014 (1h52min), Avec Karidja Touré, Assa Sylla, Lindsay Karamoh…

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