Il est de retour sur l’écran avec Cemetery of splendour. Même si son nom est la chose la plus impossible à prononcer pour un gosier français, le cinéaste thaïlandais, Apichatpong Weerasethakul, n’est pas un inconnu. Il fut couronné au Festival de Cannes de 2010 pour son film Oncle Boonmee, celui qui se souvenait de ses vies antérieures. Confirmation d’un style à la fois onirique, ésotérique et cru…

4 étoiles : recommandé

cemetery of splendourInutile de le préciser, mais cette longue parabole de deux heures ne se laisse pas apprivoiser facilement. À travers le prisme d’une lenteur savamment calculée, il appartient au spectateur de découvrir les traits que décoche Weersethakul sans avoir l’air d’y toucher.

C’est dans une ancienne école transformée en annexe d’hôpital militaire que se déroule l’action (ou peut-être l’inaction), hôpital dans lequel des soldats affectés d’une inexplicable maladie du sommeil semblent avoir été abandonnés aux mains bienveillantes de quelques soignantes dévouées. L’une des protagonistes, aux dons médiumniques, maintien le lien entre ces soldats inconscients et leurs familles lors de visites sporadiques.Cela donne lieu à d’inattendus dialogues, car si la jeune pythonisse tente de faire découvrir aux visiteurs l’autre dimension où tous ces soldats semblent évoluer, ceux-ci restent plus prosaïques et préfèrent les interroger sur la future couleur du carrelage de la cuisine ou l’éventualité d’une trahison domestique. Ce permanent décalage est un possible résumé du film, le spectateur est sans arrêt dans une complète indécision, rêve ou réalité ? C’est d’ailleurs une technique récurrente des films de Weersethakul que l’utilisation de rupture de ton et d’entrelacement des temporalités. On est de plus cemetery of splendouren plus conscient d’être sous l’œil d’un microscope observant un microcosme. Autour de l’hôpital, des pelleteuses retournent la terre dans un but qui ne nous apparaît pas, ce théâtre est entouré d’un rideau d’arbres exotiques qui ferment l’horizon comme un écrin enserre un bijou. Cette impression d’enfermement est renforcée par le décor de l’hôpital, aux fenêtres toujours ouvertes et à la lumière toujours égale qui paraissent avoir dépassé le rythme jour/nuit et ressemblent plus à des écrans ouverts sur une autre réalité. L’arrivée d’étranges machines à dormir américaines aux couleurs variables et prétendument apaisantes précipite notre sentiment de confusion.

Jenjira une des soignantes affectées d’une difficile infirmité, puisqu’une de ses jambes est plus courte de dix centimètres, se prend d’affection pour un des soldats, probablement abandonné des siens, qu’elle envisage comme un fils adoptif. Scemetery of flavoure noue entre les deux une relation affectueuse qui se développe au cours de leurs nombreux et libres dialogues. Aucun sujet ne semble tabou, pas plus l’urine que les déjections ou le sperme, émanations humaines triviales et indispensables qui sont évoquées avec une telle simplicité qu’elles s’en trouvent dépouillées de toute symbolique et réduites à leur banale réalité. La dimension politique ne doit toutefois pas être occultée, car le rythme très lent du film, qui parfois nous décontenance, n’empêche pas l’auteur de décocher quelques flèches assassines sur la junte militaire qui s’est à nouveau saisie des rênes du pouvoir, de vive force, comme s’il était impossible que la Thaïlande puisse exister en dehors d’un régime coercitif. Mais tout cela est fait avec un tel air de ne pas y toucher, qu’on peut légitimement sourire et se réjouir d’une telle habileté de la part de Weerasethakul.

Ce lent conte ésotérique réclame votre attention, sous peine de passer complètement à côté du message que nous envoie un auteur amoureux de sa terre et blessé de ce qu’elle subit.

Cemetery of flavour, Apichatpong Weerasethakul, un certain regard, festival de Cannes 2015, 2 septembre 2015 (2h02min)

Casting: Jenjira Pongpas Widner (Jen), Banlop Lomnoi (Itt), Jarinpattra Rueangram (Keng)

,

Laisser un commentaire