Va-t-il décrocher le scoop de l’année ?

Six mois qu’il est journaliste en poste dans ce quotidien national à la réputation bien ancrée, quoique très conformiste. Un article « fracassant » serait le bienvenu… De fait, il doit son embauche en CDD à ses trois reportages en free-lance qui ont rencontré un succès certain. Notamment celui consacré à l’orphelinat. Cependant, malgré la reconnaissance du public, il n’est pas donné d’être reconnu naturellement comme un égal lorsqu’on est franco-algérien…

À son arrivée dans les locaux du journal, il avait senti que certains de ses confrères se réjouissaient pour lui ; que d’autres pensaient : « et maintenant un Rebeu… », tout en étant accueillants ; d’autres encore : « et maintenant un Arabe… », tout en se montrant cordiaux après quelques minutes de réflexion ; deux ou trois :  « Farid, c’est vraiment un nom de bougnoul… » tout en ne disant ni ne faisant rien. Mais il avait su briser la glace et la gêne invisibles dès le lendemain en concluant sa présentation par la rédactrice en chef d’un : « Je suis fier d’être le premier breton pur beur de ce journal ! » Presque tout le monde avait éclaté de rire.

Durant le déjeuner qui suivit, alors qu’on l’avait invité à raconter son expérience algérienne autour d’une grande table dans le restaurant d’entreprise, un quadra aux cheveux longs portant de minces lunettes rondes façon trotskyste avait demandé comme en passant « s’il n’y avait pas plus de calme et de sécurité quand l’Algérie était française ? ». Farid avait répliqué du tac au tac en retournant la question : « Seriez-vous heureux que la France comprenne aujourd’hui un département peuplé de 40 millions d’Arabes ? » Le quadra n’avait rien répondu tandis que des petits rires étouffés avaient jailli de part et d’autre. Ce jour-là, Farid s’était fait un ennemi, mais avait gagné le respect bienveillant de la plupart de ses confrères.

Cinq mois plus tard, il avait pondu une douzaine d’articles consacrés aux relations internationales et à la politique hexagonale. Des papiers de bonne qualité, mais sans angle d’attaque vraiment nouveau. Alors peut-être fallait-il considérer avec intérêt l’offre de cet étonnant monsieur qui venait de l’aborder à la sortie du quotidien cet après-midi. Comme surgi de nulle part, il l’a interpellé d’une manière avenante : « Farid El Guerrouj, j’ai une proposition à vous faire. Que direz-vous de réaliser un reportage exceptionnel ? Un reportage fracassant qui vous conduira à rédiger un article digne du prix Pulitzer ».

Farid s’est arrêté, étonné que ce monsieur un peu décati mais sémillant, à l’allure élégante et au visage pénétrant, connaisse son identité. La curiosité étant la vertu aussi bien que le vice de tout bon journaliste, il lui a demandé quelques précisions. Mais l’homme lui a rétorqué un « pas ici… » d’un ton qui ne souffrait pas la réplique. Avant de lui tendre une carte de visite richement gaufrée et lui proposer de se retrouver à son hôtel.

Robert Fontenay
Négociateur
Hôtel Hilton, 606

Aucune adresse ni numéro de téléphone.

Farid a hésité. Ne jamais refuser la possibilité d’un scoop… Ni perdre son temps avec un givré… Mais l’homme était tout de même… intrigant. Alors il a décidé de précisément en gagner du temps afin d’effectuer quelques vérifications : « Je passerai à votre hôtel demain après 9h ». Robert Fontenay a aussitôt compris que les négociations étaient closes, il convint de l’horaire et disparut aussi vite qu’il était apparu.

Bref, va-t-il décrocher le scoop de l’année ou se farcir une conversation avec un timbré, ira-t-il ou n’ira-t-il pas ? – se demande Farid, allongé sur le gros Chesterfield de son salon en sirotant un délicieux Riesling biodynamique. Après une dernière gorgée et un profond étirement de tous ses membres, il laisse encore sa pensée vagabonder un peu les bras croisés derrière la tête. Puis il empoigne son portable et appelle Hélène. Elle décroche et commence aussitôt à lui raconter toute enjouée sa découverte de la journée : une orchidée Aceras anthropophorum. Elle doit son nom commun d’Homme pendu à la forme particulière de ses pétales trilobés, lesquels font d’ailleurs plutôt penser, selon Hélène, à une « invasion de petits extraterrestres végétaux ». A son tour, Farid passe rapidement sur la sienne pour en arriver rapidement à « une curieuse rencontre ». Sa bien-aimée l’écoute avec attention puis lui confirme qu’elle sent qu’il doit se rendre à cette réunion et accepter la proposition que lui fera ce monsieur. Or, quand Hélène sent quelque chose, les faits lui donnent toujours raison. C’est donc décidé : il ira.

Après s’être donné rendez-vous le lendemain soir chez lui, les deux amoureux raccrochent – le premier qui se couche devant envoyer un SMS à l’autre. Dans la foulée, Farid contacte le Hilton pour vérifier l’existence de ce Fontenay, mais l’hôtel ne communique pas sur ses clients… Sans même dîner, il s’installe devant son vieux Mac et passe la soirée sur internet à la recherche d’informations. Ni Google, ni le moindre moteur de recherche, ni aucune base de données confidentielles ne lui renvoient de résultat probant. Ce Robert Fontenay ne semble pas exister. Pour un négociateur, c’est tout de même curieux…

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Retrouvez chaque vendredi un épisode des 11044. Cette histoire rédigée par Nicolas Roberti s’inspire d’Une aventure impromptue, un feuilleton écrit par Didier Ackermann directement selon les consignes proposées par le site Les Impromptus Littéraires. Chaque vendredi, jusqu’à septembre, découvrez un nouveau chapitre d’une aventure qui engage… l’avenir de l’humanité… Opera in progress…

 

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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