Une fois envoyé le dernier d’une série de SMS qui compose une ode à un sommeil paisible et tendre, Hélène laisse son amoureux (comme elle aimait appeler Farid) à ses recherches sur internet. Allongée sous une couette en plume d’oie bien douillette, les interrogations se pressent en bloc dans son esprit. L’interprétation de la prophétie n’est-elle pas complètement erronée ? Comment Farid va-t-il réagir ? Va-t-il se sentir manipulé ? Auraient-ils dû préparer un autre scénario pour le convaincre ? Et puis Robert ne nage-t-il pas en plein délire ? Un délire dans lequel il l’avait fait entrer ? Bien sûr, cela ne changerait pas grand-chose : sa vie est délirante. Depuis qu’elle a rencontré Robert. En réalité, depuis toujours.

Hélène incline doucement la tête vers la table de nuit où trône, à côté d’un vieux réveil à aiguille, un grand cadre où s’enchâsse une photographie aux couleurs un peu passées. Un portrait de famille. Sur une plage de sable fin des Cyclades par un mois de juillet insouciant alors qu’elle venait de décrocher son bac avec mention. Le lendemain, c’était un mardi, vers 11 heures – Hélène se demande pourquoi ce détail lui revenait toujours –, ils filaient sur les petites routes de montagne grecques dans la décapotable de location. De concert avec sa mère et ses deux frères, elle riait à gorge déployée en écoutant la blague des trois Turcs perdus en Hollande que racontait son père en conduisant. Le soleil matinal lui caressait aimablement le visage, illuminant les paupières de ses yeux fermés, le vent faisait danser en une gigue endiablée ses longs cheveux blonds vénitiens (contrairement à sa mère, elle préférait ni les attacher ni porter de foulard). Elle était heureuse. Ils étaient si heureux ensemble…

La responsabilité avait été clairement établie par la police grecque : le chauffeur de la camionnette avait coupé le moteur pour économiser l’essence, il conduisait avec le frein à pied et s’était déporté de deux mètres dans le virage. Deux mètres suffisants pour que son père ne puisse que freiner violemment avant de déraper vers le bord de la route. Combien de temps la décapotable était-elle restée suspendue entre la chaussée et le vide ? Dans le souvenir si vivant et douloureux d’Hélène, une éternité. En réalité, environ deux secondes. Une chute de 80 mètres. Tout le monde était mort sur le coup.

Sauf Hélène. Les pompiers avaient transféré à l’hôpital le plus proche cette jeune fille sans conscience mais à la respiration normale. Le lendemain, elle était sortie du coma, le corps en pleine forme et l’esprit meurtri. Allongée sans avoir ni l’envie ni la force de bouger, les yeux perdus dans un ciel sans nuage, elle pleurait en silence sa famille tandis que médecins et infirmières défilaient à son chevet pour voir la « miraculée ». « La miraculée », c’était comme cela que la gazette régionale avait titré dès le lendemain son article consacré à « un accident de voiture mortel décime une famille de touristes ». Les lecteurs s’étaient délectés avec effroi des détails de cette histoire sensationnelle. Et de sa suite en forme de rebondissements.

C’est par ce fait-divers que Robert l’avait repérée. Des années déjà qu’il avait mis sous observation, avec une équipe de frères et de soeurs ainsi que des moyens technologiques et financiers colossaux, les médias de la planète entière. Plusieurs fois déjà, il avait cru avoir trouvé celle dont la Prophétie annonçait la venue. Fausses routes. Choux blancs. Le sang des jeunes filles une fois testé n’avait rien révélé. Elles avaient seulement bénéficié d’un concours de circonstances favorable – la chance ou la providence. Mais cette fois, Robert y avait cru avant même l’analyse de sang. Il était arrivé le samedi suivant à l’hôpital, jour où un quotidien national consacrait une partie de sa une à la « miraculée » sous le titre d’« Erreur technique ou nouveau miracle ? » avec en chapô : « Les radios effectuées le mercredi à 16h sur la patiente révélaient de multiples fractures, celles du vendredi à 11h étaient parfaitement normales… »

Robert s’était fait passé pour un oncle éloigné d’Hélène et exécuteur testamentaire de la famille. La direction de l’hôpital et le représentant de l’ambassade de France dépêché sur les lieux n’y avaient vu que du feu, les documents et preuves fournis par ce monsieur bien mis ne laissaient planer aucun doute. Hélène avait bien voulu parler à cet oncle éloigné qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, mais qui avait pour lui un peu de sang commun.

Elle était descendue le rejoindre dans le hall d’accueil avant d’aller faire quelques pas en sa compagnie dans le jardin où les branches des orangers ployaient sous leurs fruits. Il s’était ému de son corps sans nulle imperfection : son regard avait remonté le cou altier vers le visage au teint de pêche qui le couronne, il s’était attardé sur la bouche vermeil avant de zigzaguer dans le désert sans sentier et au grain si fin de ses joues, glisser sur la cornée d’ivoire, sonder l’iris bleuté jusqu’aux confins où la mer de la pupille chute dans son horizon noir. Ils avaient marché d’un pas lent et en silence en direction d’un banc en pin planté entre deux arbustes. Malgré le vague à l’âme, Hélène était contente de se dégourdir les jambes et, surtout, de respirer la vie des plantes. Une bouffée vivifiante d’essences aromatiques se pressaient dans ses narines :  limonènes et aldéhydes, mais aussi citrals et menthols qui lui révélèrent que des citronniers et de la menthe s’épanouissaient non loin.

 Une fois assis, Robert lui avait demandé si elle souffrait encore. Hélène lui avait répliqué d’un ton un peu sec qui dissimulait à peine son émotion qu’elle souffrirait toujours ; mais « d’un point de vue corporel », elle n’avait plus mal nulle part. Robert n’étant pas bien expert en matière de psychologie et de conversation avec une jeune fille âgée de 18 ans, il ne sut trop comme gérer cette réponse. Il prit une respiration et lui demanda d’un ton très doux si elle avait déjà eu un accident dans sa vie ou remarqué un phénomène curieux quand elle se blessait ou se faisait mal. Hélène l’avait observé près d’une minute sans répondre. Puis avait détourné la tête toujours en silence.

Un instant après, elle entendait la voix de cet inconnu résonner dans son cerveau tandis que ses mains s’étaient posées délicatement sur ses tempes. Elle n’avait pas osé bouger. Ou peut-être était-elle tétanisée. Alors que des mains émanait une chaleur douce et relaxante, la voix répétait : « Fais-moi confiance, Hélène… fais-moi confiance… Tu n’es pas seule… Fais-moi confiance, Hélène… Fais-moi confiance… Tu n’es pas la seule… » Au bout d’un temps indéfinissable, il avait retiré ses mains. Elle se sentait toujours aussi triste, mais à la fois soulagée, comme si elle était désormais en situation non d’oublier, mais d’accepter son malheur, d’en faire le deuil. Elle s’était retournée et avait accroché de ses yeux bleus perçants les yeux d’un gris insondable de Robert avant de lui déclarer : « Je n’ai jamais eu d’accident jusqu’à présent, mais, depuis la fin de ma puberté, quand je me blesse, la blessure cicatrise vite. De plus en plus vite. » « Combien de temps ? » « Si je m’entaille le doigt en faisant la cuisine, deux heures après, il n’y a plus aucune trace. Il y a quelques semaines, je suis tombée de vélo sur du gravier, je me suis vilainement amoché le genou ; le soir, la plaie à vif avait disparu et mon mollet foulé avait retrouvé toute sa souplesse. »

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Retrouvez chaque vendredi un épisode des 11044. Cette histoire rédigée par Nicolas Roberti s’inspire d’Une aventure impromptue, un feuilleton écrit par Didier Ackermann directement selon les consignes proposées par le site Les Impromptus Littéraires. Découvrez un nouveau chapitre d’une aventure qui engage… l’avenir de l’humanité… Opera in progress…

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d'esprit…

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