Jean-Louis Murat ne fait pas le « show ». Il n’est pas là pour faire « spectacle ». Ce n’est pas le séducteur un peu lourd qui vient vous chercher, vous prendre par la main, voire vous la forcer. De ces « tapineurs » qui veulent à tout crin vous faire lâcher votre admiration. Pas de discours entre les chansons, pas de ces exaspérants et populistes « faites du bruit »… Au contraire. Rien donc qui vient faire obstacle entre les chants-poèmes et les auditeurs.

Une énergie rentrée qui se déverse en spasmes et s’élève en lave de volcan bougon. Il faut partir et le suivre. Le son tranchant de la guitare ouvre les chemins encombrés de ronces noires et de violet chardons. Si JLM est un grand lièvre alors il est d’une espèce fauve et sauvage, solitaire. Le « garçon qui n’était pas paysan » laboure une aride terre sonore, cultive les sons et les mots rétifs comme des plantes épuisées.  Il nous lance, sans égard, sans presque un regard, brûlants, épiques, haletants, chaotiques les bouquets qu’il avait composés harmonieux.

L’enraciné authentique, aussi philanthrope soi-il, est toujours un exilé nostalgique et grincheux dès qu’il dépasse les limites de son « terroir ». Il faut l’excuser. Surtout s’il est colporteur de beau. Il est là sur scène, mais pas tout à fait, il est dans ses chansons. Il se tient debout, tendu, exaspérant pour certains à force d’être authentiquement viril, sans vulgarité ni machisme, d’une rugueuse sensualité. C’est elle qui rugit dans sa voix – suave et caressante, soudain stridence et déchirement – « le soufflet et la joue »…

Il aime la scène, il le dit et, qui plus est, le spectateur le ressent. Il aime jouer, mais jamais pour faire des  courbettes  du genre « vous êtes chauds ce soir ? » Refaire et défaire ses chansons, c’est pour ça qu’il est planté là ; bouleau rigide dominant la steppe de la scène. Pourtant ses branches souples enlacent la guitare pour la faire sienne dans une danse langoureuse. Refaire et défaire une fois destinée à être unique. Passées ses poésies de la matière à l’athanor de la fée électricité, aux vibrations ignées et ferreuses de sa guitare.

Presque tout l’album Grand Lièvre y passe. Remusclé, retendu, densifié. Il faut comprendre que nous n’assistons pas à un concert au sens habituel, le groupe joue comme il joue seul. Les musiciens peuvent comprendre cela, ce plaisir intense de jouer, cet amour qui circule en ondulations de notes, de consonances et de dissonances. C’est dans ce mystère qu’il faut entrer.

La vraie poésie est intérieure et personnelle, personnification d’un langage – l’outre-entendement comme disaient les avant-gardistes russes. Murat aime les sons et le sens de la langue ; il la fond dans le métal en fusion de sa guitare là, devant nous qui, immobiles, le suivons. Il aime, aussi, les onomatopées qui prennent chair et sens dans ce corps présent.

Avec puissance, ce corps dont l’âme et l’esprit se mêlent aux ondes musicales autant qu’elles les affrontent. Vient à l’esprit en le voyant une comparaison qui pourrait éclairer la consternation de certains à son égard : Neil Young, en particulier, curieusement, sur l’album « Le Noize »… La profondeur et l’exigence du verbe en plus !

Un concert de Murat c’est un combat ! Son âme de guerrier défend ses chansons, son « métier », envers et contre tous. Pour ne pas rester à l’écart, il faut s’allier à elles, à lui. Cheminer dans ces sentiers toujours pleins de ronces sur lesquelles glissent de vénéneuses odeurs d’orage, parmi les épines qui toujours abritent des lys.

Une soirée au Thabor, abyssale et transfiguratrice comme le requiert ce lieu, portées par les ailes électriques d’un rapace survolant les sommets et dont le vol est un chant d’amour.

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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