Qui lit encore Roger Vercel ? De son vrai nom Roger Crétin (cela ne s’invente pas…), il fut un auteur connu et reconnu dans les années d’avant-guerre et d’après-guerre. Son talent fut même salué par un Prix Goncourt, en 1934, pour son roman Capitaine Conan, adapté avec succès par le cinéaste Bertrand Tavernier. Aujourd’hui, l’écrivain sort de l’ombre par la plus mauvaise porte : il est accusé par la Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes d’être un collaborateur.

Toute la presse nationale et locale en parle dans ses colonnes. Roger Vercel est un collabo de la pire des espèces, un voyou qui mérite le pilori, la corde et le gibet. On n’est d’ailleurs pas loin de le penser, en lisant l’un de ses éditos dénichés par la Fédération nationale des déportés, internés, résistants et patriotes. Publié le 16 octobre 1940, à la Une du quotidien Ouest Eclair (devenu Ouest France à la Libération), il souscrivait ouvertement à une élimination de « l’emprise juive » dans le domaine de la littérature.

Pour de tels propos, ladite Fédération a officiellement demandé que soient débaptisés deux collèges de Dinan et du Mans, portant le nom de Roger Vercel (1894-1957).  « Nous avons adressé le 20 février une lettre officielle aux présidents des conseils généraux de la Sarthe et des Côtes d’Amor, aux maires du Mans et de Dinan, aux inspections d’Académie et à la direction des collèges, a indiqué à l’AFP son secrétaire général, Robert Créance, confirmant une information de France Bleu Maine. « Il est scandaleux, a ajouté Henry Lelièvre, le représentant de la FNDIRP dans la Sarthe, que des établissements de l’Education nationale portent le nom de ce type car enfin l’antisémitisme est un délit en France. »

Interrogé par nos soins, Jacques Georgel, ancien professeur à la Faculté de Droit de Rennes et par là même occasion son biographe, parait surpris par tout ce ramdam… « Je suis naturellement au courant des difficultés qu’il a rencontrées à la sortie de la Guerre. Collaborateur, lui, je ne le crois pas. Cela ne correspond pas du tout à l’image que j’ai de lui. Dans les colonnes d’Ouest-Eclair, il s’est toujours gardé de traiter de problèmes qui n’étaient pas liés à l’occupant. « 

Traduit devant la justice à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Roger Vercel a été « blanchi en 1946. Croyez-moi à l’époque on frappait beaucoup plus dur qu’aujourd’hui. » Comme le professeur, la famille dont Simone et Jeanne (ses deux filles) a toujours démenti avec véhémence le passé collaborationniste de leur père. « Il n’est pas celui que l’on croit, » a précisé l’une d’elles dans les colonnes du journal Ouest-France, en début de semaine passée.

Qui croire ? Lors de la session du conseil général, le président Claudy Lebreton est revenu sur la polémique. « Il faut faire un travail d’analyse et ne pas jeter d’anathème, » a-t-il indiqué (sources Le Télégramme). Il y a la famille et la réputation d’un écrivain derrière. Nous allons faire appel à un comité d’historiens. On ne jugera pas sur un article, mais sur une attitude éventuelle de Roger Vercel. Dans ses romans, il n’y a rien de condamnable en lien avec l’antisémitisme. Et quand le collège a été ainsi nommé, sous René Pléven, son contemporain, il n’y avait pas eu de problème. »

 Jean-Christophe Collet

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Roger Vercel est né le 8 janvier 1894 au Mans et mort à Dinan le 26 février 1957. Il est l’auteur de romans, de biographies, d’essais et de nouvelles. On saluera Capitaine Conan, L’été Indien, Du Guesclin…Lors de la Première Guerre mondiale, le jeune officier prit part aux batailles de l’Yser, de Champagne, de la Somme. Dans ses ouvrages, il est inspiré par ses souvenirs de guerre et par le monde de la mer. Il a décroché le prix Goncourt en 1934 pour Capitaine Conan.

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2 Commentaires

  1. Quand on s’intéresse à la Seconde Guerre, on apprend que l’épuration a été rondement menée dans le département des Côtes du Nord, il y eut 1.270 internements administratifs décidés par les Comités de Libération et les préfets. Un bon nombre de ces internés n’étaient que les victimes de basses vengeances et furent relâchés après enquête. Les cas vraiment sérieux furent traduits en cour de justice ou en chambre civique pour y être jugés après instruction à partir de décembre 1944. Source : Hors-série Ouest-France « Les Côtes d’Armor en guerre » 2004.
    Sans oublier ces « épurateurs spontanés » que furent de jeunes inconscients qui s’amusaient à lancer des grenades à la porte de ceux qu’ils jugeaient ne pas avoir été punis. En particulier les notables. Comment Vercel aurait il échapper à leur « justice » expéditive ???
    Mais aujourd’hui le problème n’est pas là. Plutôt que de chercher à se défendre sur le terrain de la recherche historique avec un profil de coupable qui doit rendre des comptes, on ferait mieux de contre-attaquer en s’interrogeant sur la personnalité et le véritable motif (politique ???) que recherchent ces zozos qui réveillent de vieilles lunes après plus de 60 ans de somnolence …
    « calomniez, calomniez … » les malfaisants auront toujours raison.

  2. Sans préjuger des résultats, saluons au moins l’écrivain pour la droiture, la force, l’authenticité « vécue » de ses écrits, témoignages d’un monde oublié, voire disparu et d’une époque. Au lieu de chercher des poux sur la tête des écrivains du passé, interrogeons nous sur nos modes et nos lubies. Personne n’est parfait, et l’antisémitisme en question (s’il existe ) est bien loin de celui d’un Céline ou des clichés littéraires de tant d’auteurs sur les « juifs ». Tant mieux si les choses évoluent mais ne tombons pas dans une chasse aux sorcières, autre forme d’intolérance et d’étroitesse d’esprit. Sauf crime avéré (et cela m’étonnerait un peu vu la droiture des personnages de Vercel), laissons un peu de liberté à la création et aux contextes du passé, ne tombons pas dans une police de la pensée censurant à tout-va le passé au détriment de messages, d’histoires et de valeurs dont nous ferions peut-être bien de nous inspirer (et je ne parle pas ici de l’article incriminé – cas isolé? « donnez-moi deux lignes d’un homme et je le fais pendre »…mais de l’ensemble de l’oeuvre où souffle, me semble-t-il, un grand vent salubre, et où respirent de beaux visages de l’homme.

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