Unidivers
20 septembre 2017 00:39-20 septembre 2017 00:39

Fabrice Midal > Etendre la paix, ne plus avoir peur, cesser de rêver les yeux ouverts

Fabrice Midal > Etendre la paix, ne plus avoir peur, cesser de rêver les yeux ouverts

À vingt ans, Fabrice Midal a rencontré l’enseignement de Chögyam Trungpa. Il s’est dés lors engagé dans la pratique de la méditation. Aujourd’hui, il enseigne la méditation depuis plus de quinze ans. Fabrice Midal a fondé L’École Occidentale de Méditation où il dirige de nombreux séminaires visant à présenter une autre approche de la méditation qui soit en rapport réel avec notre vie quotidienne et en dialogue avec la pensée et la poésie d’Occident. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont Risquer la liberté (Seuil), Et si de l’amour, on ne savait rien (Albin Michel), il fraie – à partir de la philosophie, du bouddhisme et de l’art moderne – un chemin nouveau pour notre temps. Une part de son travail, consiste à méditer le sens de l’art moderne ; il est, notamment, l’auteur de Comprendre l’art moderne et Jackson Pollock ou l’invention de l’Amérique. C’est à l’occasion du séminaire qu’il dirigera en Auvergne du 14 au 21 août 2001 – Cesser de rêver les yeux ouverts – qu’Unidivers lui a demandé de résumer le chemin qui l’y a mené.

Quel est, selon vous, le principal obstacle au développement d’une vie spirituelle dans notre société ?

L’obstacle le plus profond à toute entente de la Voie est le règne du consumérisme total, dans lequel nous sommes si profondément pris. Ce consumérisme se manifeste sous un triple visage :

Le consumérisme du corps (nous consommons des biens matériels sans jamais être repus), celui de la parole (nous sommes avides d’idées nouvelles, de concepts, d’idéologies qui ne font que nous donner le sentiment d’avoir raison ou encore d’être dans l’air du temps) et celui de l’esprit (nous recherchons à tout prix à vivre des expériences spirituelles qui nous rendront supérieurs en nous élevant dans un monde idéal).

Le problème est à chaque fois le même. Nous tentons de nous rassurer plutôt que d’entrer en rapport à ce qui se passe. Cette attitude manque totalement de générosité ; elle est mue par un état de panique non reconnu. Nous cherchons à ce que toutes choses, tout être, nous donnent le sentiment que nous avons gagné quelque chose. Et nous sommes chaque jour un peu plus frustrés. La sécurité recherchée n’est jamais accordée. Jamais un surcroît de bien, l’élaboration d’une construction idéologique plus solide ou un rêve spirituel, ne nous donnera un véritable sentiment de paix.

Quelles sont les conséquences de ce consumérisme ?

En fait, nous nous engageons ainsi dans une lutte incessante. Car en n’obtenant pas la sécurité voulue, nous intensifions nos efforts.

Cette lutte nous fait adopter des stratégies complexes :

Nous passons ainsi d’une stratégie à l’autre, même si parfois nous en adoptons une  pendant des années, voire toute une vie. S’il existe bien un chemin réel, un chemin qui nous libère de ces diverses modalités de luttes, il ne correspondra pas à ce que nous voudrions, à notre quête incessante de sécurité. Il se doit d’être une ouverture beaucoup plus inconditionnelle à ce qui est.

Dans ce cadre, quel secours la pratique de la méditation procure-t-elle ?

Tel est précisément le sens visé par la méditation : démanteler cette bataille. C’est même là son apport principal. Elle dispose pour ce faire de trois atouts précieux :

Nous découvrons alors que la cause de notre enfermement est notre désir incessant de gagner quelque chose. À partir du moment on l’on se pose cette question – que vais-je gagner ? –, la situation est d’une certaine manière corrompue. Si, quand vous rencontrez quelqu’un vous vous demandez ce que vous allez gagner, vous ne verrez plus réellement la personne en face de vous. Ce qui peut nous guérir de cette approche si frustrante sur le long terme, c’est la générosité : être prêt à faire quelque chose pour rien, donner et se donner pour de bon. Tel est le sens le plus juste de la méditation.

Quelle conception vous faites-vous de l’ego ?

Ce qu’on nomme « ego » est précisément ce mouvement de crispation dans lequel on est pris sans répit – et qui dépend des trois visages du consumérisme et des six mondes dans lesquels nous sommes emprisonnés, tournant de l’un à l’autre comme un rongeur dans sa cage. Plus nous voulons nous libérer, plus nous nous enfermons. Toute lutte pour sortir de l’ego est un jeu de l’ego ! Abandonner l’égo, c’est abandonner la lutte. Cela ne peut se faire que sans condition. Quand vous méditez, vous apprenez qu’il existe un autre monde que le jeu de l’ego. Car on ne peut pas saisir l’ouverture, on ne peut pas la fabriquer, on peut juste consentir.

J’espère que vous voyez l’étrange confusion qui règne sur cette question de l’ego. Pour la plupart des gens, l’ego désigne le sentiment de se sentir bien, de se sentir quelqu’un d’important. Mais cela n’a strictement rien à voir avec ce dont nous parlons. L’ego dont nous parlons se manifeste tout aussi bien par le sentiment d’orgueil que de haine de soi. Se dénigrer, se méjuger, penser qu’on est incapable, qu’on n’est pas à la hauteur est une manifestation de l’ego – tout aussi problématique que l’orgueil. Il arrive que l’on soit très content d’un travail que nous avons fait, ou encore que nous soyons touchés d’un remerciement et que cela nous détende profondément. Il n’y a là rien, mais absolument rien de problématique. Je crois important de lever cette mécompréhension. Il est même très sain de reconnaître nos capacités et qualités.

Je dois dire que parmi les gens que je rencontre et qui s’essaient à la méditation, il y en a tout autant de gens qui s’arrêtent sur leur chemin parce qu’ils sont aveuglés par leur arrogance, que parce qu’ils ne se sentent pas à la hauteur. C’est sans doute là les deux obstacles principaux et la raison qui font que tant de gens, qui ont un jour touché à la délivrance qu’offre la pratique de la méditation, y renoncent. Les premiers préfèrent la médiocrité de leurs élucubrations – qui ont parfois un certain style ! – plutôt que de s’abandonner pour de bon et reconnaître qu’il existe un chemin qu’ils doivent suivre mais qui demande efforts et remises en question. Les seconds préfèrent vivre dans le confort d’un monde éteint, sans relief et sans vision que de risquer de s’abandonner. Ils affirment alors que le chemin est trop grand, trop difficile, trop élitiste pour eux. C’est une forme de lâcheté.

Que doit-on alors apprendre ?

Nous cherchons à vivre heureux et nous nous enfermons dans des schémas comportementaux qui nous empoisonnent et nous empêchent précisément d’être heureux. Et au lieu de prendre le problème avec courage et honnêteté, nous préférons rejeter la faute sur le dos des autres, de notre mari ou de notre épouse, de notre travail, de la société ou encore – et cela ne change rien – de notre propre insuffisance. Puis nous rêvons à ce qui pourrait bien se passer ! Voilà ce qu’il faudrait arrêter si nous voulons entrer dans cette voie.

Il n’y a quasi aucune situation où il n’est pas possible d’entrer dans la plus haute humanité et la plus juste générosité. Si je décris ainsi le mécanisme de ce cercle vicieux de l’ego où nous sommes enfermés, la bataille que nous livrons jour après jour, ce n’est pas par cynisme mais parce que telle est la seule possibilité d’entrer dans le chemin. Reconnaître que notre existence est un fiasco. Sans cela, rien n’est possible. On ne peut pas pratiquer la méditation comme on va nager à la piscine ou fumer une cigarette.

Le chemin commence quand nous réalisons que, oui, vraiment, nous sommes tout à fait loin du compte. Que nous voulons vraiment que quelque chose change. Que notre vie s’ouvre réellement. Qu’il n’est pas de raison, d’être ainsi malheureux et à côté de la vie.Le chemin est décrit dans les textes comme le fait que nous ne sommes pas encore vraiment des êtres humains et qu’il nous faut le devenir grâce à la méditation qui court-circuite ces absurdes stratégies qui nous rendent peu libres et peu dignes. Nous vivons en effet souvent comme des animaux.

Chez les Tibétains, « animal » se dit « ceux qui ont la tête penchée, qui se tiennent à quatre pattes ». Être humain, c’est être droit. Tant que nous vivons prisonniers de nos stratégies consuméristes, nous sommes bien peu humains. Les textes tibétains ne pensent cependant pas du tout l’être humain comme un « animal rationnel » et, donc, l’être humain comme ce qui se détache de l’animalité par la raison. Ils font une description beaucoup plus juste, me semble-t-il, en termes phénoménologiques. Être humain, c’est se tenir dans la droiture. Ce que la posture de la pratique de la méditation nous apprend.

Autrement dit, nous ne devenons humains qu’en reconnaissant ce qui nous empêche de l’être…

Oui, sachant que nous ne le sommes pas encore. Ceux qui croient qu’ils le sont déjà, s’illusionnent – ils préfèrent leurs rêves. Autrement dit, personne ne peut être vraiment humain sans avoir reconnu le monstre.

Durant le séminaire que je conduirai cet été, j’aborderai plus avant cette question. Qu’est-ce qui fait que le monstrueux est à l’œuvre ? Comment le reconnaître ? Comment le surmonter ? Comment le transformer ? Comment ne plus en avoir peur ? C’est tout le paradoxe : penser être à l’abri du monstre, c’est ne pas être humain !

Cet été, cela sera un peu l’aboutissement d’un travail de cinq années jalonnées par cinq thèmes : Méditation & Action, La Beauté sauvera le monde, Le Pur Amour (qui a donné naissance chez Albin Michel au livre « Et si de l’amour, on ne savait rien ? »), Entrez dans la Confiance, Le sens Authentique de la Relation (Il reste bien du travail pour éditer ces séminaires !). Ces enseignements ont permis de montrer le chemin en partant de l’expérience qui est la nôtre en Occident aujourd’hui.

Chaque année, j’ai tenté de repenser le sens de la méditation en dessinant autrement les contours du chemin. Ainsi en une semaine, chacun peut avoir un aperçu de ce qu’est la méditation, mais aussi du sens du chemin que peut ouvrir cette pratique dans la vie quotidienne de chacun.  Chaque séminaire s’est fait en travaillant à partir d’une langue qui ne s’appuie sur aucun jargon – y compris bouddhique. En se mettant ainsi à l’écoute des poètes, des écrivains et des penseurs, j’ai cherché à ancrer le sens de la méditation dans le plus concret de notre existence (et, ici, l’exemple de Chögyam Trungpa présentant la voie sacrée du Guerrier n’a cessé de me guider et de m’inspirer).

Qu’est-ce qui, en effet, peut faire chemin pour nous ? Entrer dans la beauté de manière à ce qu’elle sauve le monde. Entrer dans le pur amour… Entrer dans la confiance – le manque de confiance à tous les niveaux de notre société, à tous les niveaux de notre existence est bien ce qui empêche le déploiement libre de la générosité. Reconnaître le sens authentique de la relation toutes les situations de notre vie.

Cet été, je voudrais aborder l’un des angles les plus difficiles et parfois même insoutenables qui soient : le monstre. Le monstre en nous, le monstre que nous sommes, le monstre de la société, le monstre parfois qu’est notre confrère, notre collègue ou encore notre conjoint… Et bien sûr, le monstre non reconnu comme tel, et par là encore plus terrifiant ! Il me semble que le chemin n’a de sens que pour autant qu’il soit vraiment à même de nous mettre en face du négatif sous tous ses visages.

Que peut-on faire du négatif : s’en débarrasser, le nier, le rejeter, le regarder,  l’accepter, le subsumer ?

Toute tentative de fuir l’effrayant ne nous aide aucunement. Il faut s’y confronter… mais comment faire ? C’est un vrai défi pour moi qui me force à faire un travail que je n’avais pas encore fait, un travail pour voir où j’en suis sur cette question… Et qui devrait faire de ce séminaire une aventure passionnante. Cesser de rêver les yeux ouverts pose la question de la catastrophe. Que fait-on de la catastrophe ? Comment s’y confronte-t-on ?

La méditation est appelée ici à son sérieux le plus haut – comme la manière la plus digne et la plus haute d’avoir le courage d’affronter le négatif, sans chercher de consolation. En effet, ma conviction est que toute forme d’explication, toute forme de consolation sont un leurre. Si vous aimez quelqu’un, vous ne pouvez pas vraiment expliquer pourquoi vous l’aimez. Si vous aimez un morceau de musique, vous ne pouvez pas pour autant l’expliquer, même si vous pouvez bien dire des choses à son propos. Attention cependant à être ici très précis : Ne pas être consolé ne veut pas dire pour autant ne pas être soulagé. Le soulagement est l’espace dans lequel nous ne sommes plus prisonniers de la souffrance, tandis que la consolation chercherait à nous débarrasser – artificiellement — de la souffrance, à faire comme si elle n’existait pas.

Le sens du chemin, le sens de la méditation consiste à nous permettre d’apprendre à habiter l’espace de la souffrance de telle manière que nous en devenons plus humains… L’être humain véritable est celui qui accueille réellement quelque chose du monstre — et d’abord de ce monstrueux qui vient le visiter. Tandis qu’à l’inverse le monstrueux consiste à ne pas entrer en rapport avec la souffrance, à refuser d’établir un rapport au monstre.

Vous souhaitez donc affronter dans ce séminaire la folie monstrueuse propre à notre temps…

C’est ainsi qu’on cessera de rêver les yeux ouverts et le sens authentique de la méditation pourra apparaître comme une source de vie féconde et réelle. Cela fait longtemps que je voulais entrer dans un tel travail. J’ai souvent évoqué le sens de la dévastation. Cet été, je vais essayer d’affronter cette question en m’appuyant sur quelques textes de Franz Kafka. Ce dernier offre l’une des plus intenses, des plus fines et inouïes descriptions de ce qu’en langage bouddhiste on appelle le fonctionnement de l’ego, et qu’en langage moderne on pourrait appeler le visage très singulier de l’effroi. Kafka parle sans chercher de consolation mais en touchant une lucidité qui est un soulagement d’une dignité éblouissante. En partant de lui, nous allons pouvoir travailler et dire, je l’espère, des choses un peu moins vagues que le prêchi-prêcha auquel la spiritualité est souvent contrainte.

Cesser de rêver les yeux ouverts devrait être l’occasion de faire le point sur le sens le plus profond de la spiritualité si souvent travestie ou, tout au moins, diluée au nom d’une prétendue capacité limitée des hommes et des femmes de notre temps. J’ai toujours cru que nous étions à une époque où nous devions déployer le sens le plus profond et le plus radical du chemin. C’est ce qu’on fait les poètes – de Rimbaud à Paul Celan ou Cummings – les peintres – de Cézanne à Pollock ou Barnett Newman – et que nous devons faire à propos du sens de la spiritualité – délivrée de l’aspect religieux, dogmatique, conformiste, institutionnel ou encore facile.

Je crois qu’il faut parier pour la grandeur et l’intelligence des êtres humains. Il faut tenter de dire l’essentiel du chemin. Comment le repenser à neuf ? Comment éviter cette terrible méprise qui fait que la spiritualité flirte si souvent avec le vague, le confus, cette forme de médiocre consolation. Alors qu’elle devrait se mesurer à la plus haute exigence qui éclaire en retour le sens et la vérité tout aussi bien de la politique (au sens de Péguy qui pense que la vérité de la politique est la mystique qui devenant politique, puis compromis, puis compromission ne fait que se trahir), de tout art ou de toute éducation réelle.

Le monastère Kagyu Samye Ling et le Centre Tibétain à Eskdalemuir, près de Langholm, Dumfries et Galloway, en Écosse, fondé par Chögyam Trungpa Rinpoché

 Propos recueillis par Nicolas Roberti

mercredi 20 septembre 2017 Fabrice Midal > Etendre la paix, ne plus avoir peur, cesser de rêver les yeux ouverts