L’Extase totale de Norman Ohler, journaliste de métier, jette un regard un brin original sur le nazisme et sa violence durant la Seconde Guerre mondiale. Comment ? En exposant l’usage et les conséquences de diverses substances psychotropes au sein des forces armées et au plus haut sommet de l’État. Plus que planant : extatique !

 

l'extase totale norman ohlerBien évidemment, le régime nazi tenait un double discours quant à l’usage des drogues, assimilées à une perversion sociale et entraînant de condamnations sévères (jusqu’au camp de concentration). En même temps, Goering, second personnage du régime, était un morphinomane et cocaïnomane avéré. Il avait commencé à consommer de la morphine pour soulager ses blessures reçues lors du Putsch de Munich de 1923. Par la suite il diversifia sa consommation : lors de l’offensive contre l’Angleterre (1940), Goering absorbait jusqu’à trente comprimés de paracodéine par jour (en plus de ses autres doses quotidiennes). Parmi tous les maux mis au crédit des juifs sous ce régime, le trafic de drogue était pourtant le moindre.

Schnoufabteilung et Reich de coke…

Pervitin l'extase totale
Le laboratoire Temmler a produit de la méthamphétamine, la Pervitin, entre 1938 et 1988

L’ouvrage comprend deux parties bien distinctes. La première s’intéresse à l’utilisation des psychostimulants à l’usage des soldats. Il faut rappeler que la chimie allemande et en particulier la pharmacologie avait une longue histoire depuis l’extraction de la morphine à partir du pavot par le pharmacien allemand Friedrich Sertürner en 1804. La méthamphétamine (ou méthédrine) fut synthétisée à partir de l’éphédrine dès 1893 par le biochimiste japonais Nagai Nagayoshi, plus tard en 1919 un de ses étudiants cristallisa le produit inventant ainsi le « crystal meth », drogue peu chère qui fait toujours des ravages.

Panzerschokolade
« Panzerschokolade », « Fliegerschokolade », « Stuka-Tabletten » ou encore « pilules de Göering », le chocolat noir énergisant « Scho-Ka-Kola »

Une autre forme de méthamphétamine fut synthétisée et brevetée en 1937 puis commercialisée dès 1938 par la société pharmaceutique allemande « Temmler Werke GmbH » sous la marque « Pervitin » (chlorhydrate de méthédrine). Ce « médicament » était en vente libre dans les pharmacies et même utilisé par un chocolatier en raison de ses propriétés psychostimulantes : dans une Allemagne en proie au marasme économique et aux conflits politiques, elle redonnait le moral aux populations civiles, ce qui ne manqua pas d’intéresser rapidement les autorités militaires…

l'extase totale norman ohlerVéritable panacée (illusoire), prescrite pour traiter de la banale dépression à la fatigue qui suit une intervention chirurgicale, la molécule attire vite l’attention des militaires et en particulier d’un certain Otto Friedrich Ranke, enseignant à l’Académie de médecine militaire qui réalise les premiers essais systématisés chez des étudiants : il constate que la molécule, si elle ne rend pas plus intelligente, augmente la capacité de travail et surtout inhibe le sommeil pendant plusieurs jours : rien de mieux pour les soldats. Les succès « éclairs » des campagnes de Pologne, de France et des Balkans se réalisent avec des troupes insomniaques pendant plusieurs jours : quelques accidents cardiaques sont rapportés, mais cela ne semble guère affecter les autorités militaires qui voient plutôt les effets positifs à court terme. Otto Ranke fait fabriquer à destination de l’armée de terre 35 000 000 de doses au début de ces campagnes militaires. Cette molécule connait un immense succès jusqu’aux derniers jours de guerre. L’écrivain Heinrich Böll, futur prix Nobel de littérature, inondait de lettres sa famille, pour lui faire parvenir ce produit qui lui permettait de tenir par les longues nuits de l’hiver russe. Les Alliés ne furent pas en reste, et une autre molécule, la Benzédrine, fut très utile aux aviateurs de la Bataille d’Angleterre, premier grand échec d’Hitler, car il leur permettait de tenir éveillés pendant des heures.

seehund
Les mini sous-marins nazis : les Seehunde

L’explosif D-IX ( 5 milligrammes de cocaïne, 3 milligrammes de Pervitin et 5 milligrammes d’eucodal) sera utilisé par les troupes de marine des K-Verbände (Kleinkampfverbände der Kriegsmarine, unités navales allemandes), qui faisaient usage de petits sous-marins de poche (Seehunde), parfois de simples torpilles humaines, pilotant une autre torpille ou les équipages d’un à deux jeunes hommes passaient 3 à 4 jours dans des conditions épouvantables, ne pouvant évacuer urine et fèces, à l’affût d’hypothétiques proies. L’un d’eux passa plusieurs jours dans à l’embouchure de la Tamise et ne termina sa guerre que le 12 mai 1945 soit 4 jours après l’armistice.

Le mélange D-IX avait été conçu par un pharmacologue de l’université de Kiel, Gerhard Orzechowski qui travaillait dans une base de recherche de la Kriegsmarine à Carnac (sic) pendant l’occupation allemande. Ce produit qui devait désinhiber les mariniers pour les envoyer dans des missions suicidaires eut trop d’effets secondaires négatifs : les chimistes du Reich imaginèrent alors le chewing-gum à la cocaïne, mais cette fois ils allèrent tester les effets sur des humains. Il y avait dans le camp de Sachsenhausen une unité de prisonniers marcheurs qui testaient de nouvelles semelles de chaussures. Les prisonniers, dopés à la cocaïne,  étaient condamnés à marcher avec des sacs de 20 kilos sur le dos pendant des heures jusqu’à épuisement, voire même jusqu’à la mort : le docteur Ernst Brennscheidt valide l’utilisation des chewing-gums à la cocaïne pour la marine allemande. Ce médecin poursuivit sa carrière médicale au-delà de la fin de la guerre et publia jusque dans les années 70 sur divers produits, dont des hallucinogènes.
Theodor MorellLe répugnant Théodor Morell (Eva Braun  aurait décrit son cabinet comme une étable de cochons), ex-médecin de paquebot, avait étudié la gynécologie et l’obstétrique et s’était plus ou moins autoproclamé spécialiste des maladies vénériennes ; il était surnommé le « Reichsspritzenmeister » (Maître des injections du Reich) par Goering. Il devint un peu par hasard à partir de 1941 le médecin d’Hitler qu’il suivit jusqu’aux (presque) derniers jours du « Crépuscule des dieux » dans le Bunker sous la Chancellerie du Reich agonisant. Ses notes confisquées par les Américains et détenues à Washington racontent les injections quasi quotidiennes du « Patient A » (Hitler) qui commencent avec de simples composés vitaminiques, d’extraits endocriniens ou bactériens destinés à soulager les flatulences dictatoriales (Charlot pétomane !) jusqu’à des opiacés tels l’eucodal (Eukodal) responsable d’une dépendance physique et psychique à ces drogues et à leur fournisseur, le bon docteur Morell. D’autant qu’à partir de l’attentat de 1944, Hitler, blessé aux tympans, fut traité par des instillations de cocaïne, développant une autre dépendance.

Autant dire qu’Hitler passa la dernière année du conflit très « high » et ce malgré les prévenances de son entourage vis-à-vis de Morell. Les descriptions d’un Hitler passant ses journées, avachi, en pyjama et dormant sur un lit de camp, recouvert d’une couverture militaire, de son repaire bétonné, le Wolfschanze (la tanière du loup) rappellent quelque peu l’existence clochardesque (sans Charlot) du milliardaire Howard Hughes : seul le passage de son « dealer », le bon Dr Morell, parvenait quelque peu à le requinquer.
Adolf HitlerIl est vraisemblable qu’Hitler grisé et aussi quelque peu effrayé par l’étendue de ses « succès » initiaux puis les défaites successives développa sur un terrain psychique fragilisé par la Première Guerre mondiale une forme de dépression chronique comme on peut en voir chez certaines « vedettes » n’assumant pas une réussite qu’ils perçoivent fragile et inconstante. Emprisonné et interrogé par les Américains pendant deux ans, Morell fut relâché comme un vagabond et finit sa vie en 1948, malade, dans un dénuement total.

Outre les recherches pour stimuler les « guerriers du Reich », les services allemands, en particulier la Gestapo, incitèrent à des recherches sur des drogues destinées à faciliter les aveux et là encore sur des prisonniers en camp de concentration : la mescaline, drogue des Indiens Tarahumaras, chers à Antonin Arthaud, y produisit des résultats très convaincants en matière de lavage de cerveau. L’ensemble de ces travaux fut récupéré après guerre par la CIA qui en fit bien évidemment « bon usage ». Le livre de Norman Ohler se lit très facilement et fourmille de détails avec une bibliographie importante : il ouvre une porte de plus sur l’immense tragédie du XXe siècle et la cruauté des dirigeants militaires et civils qui n’hésitent pas à doper leurs soldats pour essayer d’en faire des surhommes, juste le temps d’un combat…

L’Extase Totale Norman Ohler, éditions de la Découverte, 250 pages, 21 euros, septembre 2016

Postface de Hans MOMMSEN
Traduit de l’allemand par Vincent PLATINI

Collection : Hors collection Sciences Humaines

Titre original : Der totale Rausch, Drogen im Dritten Reich

Lire un extrait ici

Norman Ohler est un journaliste et réalisateur de documentaire allemand. Il a notamment travaillé pour Stern et le Spiegel. L’Extase totale est son cinquième livre.

L’Extase Totale de Norman Ohler : le Reich sous dope was last modified: octobre 27th, 2016 by Marc Gentili

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