Alexandre Ben Soussan est étudiant en 4e année de Sc. Po. Dans la veine de communications remarquées en France et à l’étranger, il poursuit actuellement une recherche centrée sur « le conditionnement auto-stressant ou comment la marque Apple fidélise ses clients ». Dans le présent article, il livre une courte étude relatif à la modification de la perception des critériums axiologiques par la jeune génération née avec ou après la révolution numérique des années 80.

Qu’est-ce qu’un digital native ?

Il est aussi aisé de distinguer un digital native d’un digital immigrant qu’une statue grecque d’une statue romaine. Un bon moyen : utiliser la fréquence d’usage de l’adjectif numérique pour les uns et la forme des pieds pour les autres…

Être un digital native(1) consiste avant tout à être né dans un monde sous condition informatique. C’est être apparu à ses parents pour la première fois sur l’écran d’un échographe, avoir eu sa première visite médicale chez un pédiatre trouvé grâce au minitel, interagi pour la première fois avec un ordinateur à l’âge où l’on perd sa première dent, pris ses premières photographies sur un compact numérique, reçu un ordinateur personnel pour son entrée au collège, dragué sa première copine sur MSN, découvert ses résultats du bac sur internet et postulé pour son premier stage sur Facebook après avoir passé de longues années à rédiger essais et notes de synthèse sur le clavier de son MacBook.

Les digital natives sont les occupants dès leurs premiers jours d’un espace collectif dont les interactions, avec le monde et avec les autres, sont majoritairement, et de manière croissante, numériques.

Le produit d’une révolution

L’émergence et le développement du computationnel a entrainé un triple bouleversement: de la politique, de l’ethos et, originairement et ultimement, du langage.

Si l’on définit la révolution avec Jean-Michel Salanskis comme « quelque chose qui, de prime abord, se manifeste comme l’émergence d’un nouveau en dehors du champ de l’institution mais qui, à y regarder mieux, vaut comme une réinstitution du monde humain dans une (ou plusieurs) de ses dimensions essentielles(2)», alors ce triple bouleversement est une révolution – numérique ou informationnelle – et les digital native le produit.

Cette réinstitution entraine une modification profonde des conditions de l’existence humaine.

De la démocratie délibérative au Post-Empire

Ce triple bouleversement est premièrement politique, car il concerne le traitement et la gestion d’objets dans un espace collectif. C’est un passage de la détermination du bien à la détermination du vrai et du bon qui est ici en jeu.

Parce qu’il est fondé sur « l’interconnexion égale des libertés(3)», le principe de publicité et qu’il dote très concrètement son espace social d’un pouvoir critique compris comme « pouvoir d’assiègement permanent » (Habermas), le web est le premier support technique fonctionnel apte à accueillir la réalisation concrète de la démocratie délibérative. Il est même, en dehors du cadre institutionnel de l’Etat, la première démocratie délibérative.

Le principe démocratique passe donc d’une identification des gouvernés aux gouvernants et d’un exercice occasionnel direct ou indirect du pouvoir (par le référendum ou par l’élection) à la fusion des gouvernés et des gouvernants et à un exercice permanent du pouvoir.

Cette transformation du principe démocratique, proposée notamment par Habermas (avant l’avènement du World Wide Web), modifie donc les conditions de détermination du bien.

L’éthique de la discussion développée par Jurgen Habermas et Karl-Otto Appel peut être présentée comme un décentrement de l’éthique kantienne. Ils défendent le remplacement de l’impératif catégorique moral par le principe de discussion. La détermination du bien ne découle plus d’une universalité qui se manifeste dans l’intériorité de l’individu mais le produit d’une discussion entre sujets, fondée sur des arguments rationnels, une approche pragmatique et des techniques d’énoncés performatifs.

Conséquence, la tension vers universalité ne se réalise plus par l’imposition « d’une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle(4)» mais sur la soumission « de ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité(5) ». Est considérée comme loi universelle « ce que tous peuvent unanimement reconnaître comme une norme universelle(6).»

Au-delà de la transformation du principe démocratique et des modalités de détermination du bien, il appert que la révolution numérique a produit avec le web et sa culture une extension de ce principe à la détermination du vrai et du bon.

Les modalités de la recherche de la vérité sont profondément modifiées par le web. Dans la période de l’après-révolution numérique, la recherche de la vérité se dédouble entre les productions de l’élite intellectuelle et le produit de discussions conduites sur un sujet mêlant de manière indistincte savants et non-savants. Le passage du modèle encyclopédique de l’Encyclopedia Britannica à Wikipedia est l’exemple le plus remarquable de cette révolution. Pour beaucoup, le vrai n’est plus produit par une autorité reconnue mais par un processus comparable à celui utilisé dans l’éthique de la discussion, par une objectivation permanente rendue possible par l’exercice de la raison et de la réflexion dans un cadre démocratique.

Ainsi, la vérité définie par l’autorité est constamment débordée par une nouvelle forme de vérité. L’autorité à beau lui refuser ce titre et la taxer de vérité d’opinion, de doxa, le fait est qu’elle ne cesse de prospérer. La production de ce nouveau ‘vrai’ est l’œuvre d’individus qui échangent et élaborent conjointement un jugement sur un sujet; ce jugement intersubjectif sera considéré in fine comme objectif. Le vrai dans l’après révolution numérique et pour les digital natives est ce qui est échafaudé et objectivé par la discussion du grand nombre.

Qu’en est-il du bon, compris comme médiatiquement et existentiellement valable ? Il subit les mêmes transformations. Ce que l’écrivain américain Bret Easton Ellis a décrit récemment comme le Post-Empire en opposition à l’Empire(7), terme utilisé pour qualifier la période de 1945 à 2005, fournit une définition pertinente du bon pour les individus de l’après-révolution. Il s’agit d’une époque où n’est plus considéré comme bon ce qu’une autorité reconnait comme tel mais ce qui est publié ou créé et considéré comme étant digne d’être consulté (du fait même de la consultation) par les individus. Ainsi, James Deen twittant son envie de burritos ou le dry humping (le dry humping est la nouvelle mode de sexualité dans le porno  qui tend à remplacer les pratiques anales) est bon(8). Charlie Sheen faisant sa crise de la quarantaine en public plutôt sur le divan d’un psy est bon (et même cool !). Le bon dans le Post-Empire est que ce qui appartient au Post-Empire soit le produit reconnu de l’époque(9).

L’Ethos sous condition numérique

La seconde dimension de la révolution numérique est le bouleversement de l’ethos, de la pratique de l’existence.

Le développement de l’informatique et du numérique et la révolution politique qui l’accompagne semblent participer à une redéfinition des limites de l’existence humaine. La mutation profonde qu’elle produit est difficilement saisissable du fait même qu’elle ne se construit pas en réaction aux règles et limites institutionnalisées de la culture qu’elle remplace de facto peu à peu. Elle est pourtant immense. Elle ne s’attaque pas à un lieu ou un objet social en particulier, mais à l’ensemble des aspects de la vie humaine et collective. Elle se diffuse et change autant la pratique du commerce que de la conversation, de l’art que de la science, du beau que du bien, du droit que du politique.

Ce bouleversement de l’ethos est sans aucun doute le lieu de la plus grande différenciation entre le digital immigrant et le digital native. Le premier doit apprendre à s’adapter en important des pratiques du monde analogique dans le monde digital et en construisant des jugements à partir des critères prérévolutionnaires. Le second façonne, produit et reproduit les usages d’un monde qui n’est pas perçu comme le résultat d’un processus mais comme une réalité à vivre plutôt qu’à questionner.

Le digital native : un être sous condition numérique

Nous l’avons montré, le digital native est le produit d’une révolution qui a fait passer le monde et l’existence sous la condition du computationnel. Pour employer un vocabulaire heideggérien, on dira que ce n’est plus l’étant qui existe sur un mode concret dans un monde sous condition numérique mais l’être dans toute son indifférenciation et son indétermination qui est sous conditions, et ce dès l’origine, computationnelles.

Être un digital native, c’est donc être un être qui détermine les conditions et non plus la condition du computationnel. Il habite un monde où la pratique détermine le théorique et le normatif (Education/Life), où le langage est par essence performatif (Le code), ou la distinction public/privé s’efface au profit d’une logique de cercles concentriques dans le réseau. Être un digital native, c’est découvrir le sexe par le porno streamé et ne pas en conclure que le sexe est mauvais mais que ni le sexe, ni le porno ne le sont. C’est vivre sans complexe les conditions du monde nouveau et refuser l’Empire en « likant » les produits du Post-Empire. Le digital native, c’est celui qui vit la révolution numérique par sa caractéristique propre et première : son imposition comme une banalité.

 Alexandre Ben Soussan

Notes :

1. Un natif numérique est une personne ayant grandi dans un environnement numérique : ordinateurs, internet, téléphones mobiles, MP3. Un (im)migrant numérique est un individu ayant grandi hors d’un environnement numérique et l’ayant adopté plus tard. Nous ne considérerons pas dans le présent article les sept oppositions communément convoquées pour distinguer les digital immigrants des digital natives : Passive/Active ; Serious/Fun ; Ordered/Random Access ; Prolonged/Instant ; Focused/Multi-­‐tasking ; Individual/Networked ; Education/Life. Et ce, pour deux raisons simples : les mères de famille employées à plein temps n’ont pas attendu le numérique pour travailler en multitâches ; les supposées qualités décrites ne se peuvent être réduites à une artificielle opposition entre valeurs de droite et de gauche.
2. Jean-­‐Michel Salanskis, Le monde du computationnel, Collection A présent, Editions Les Belles Lettres, Paris, 2011, p. 26
3. idem, p. 30
4 Jürgen Habermas, Morale et communication. Conscience morale et activité communicationnelle, Cerf, Paris, 1996, p. 88.
4. idem, p. 30
5. Jürgen Habermas, Morale et communication. Conscience morale et activité communicationnelle, Cerf, Paris, 1996, p. 88.
6. idem, p. 89
7. Bret Easton Ellis, « Notes on Charlies Sheen and the End of Empire », The Daily Beast, 15 mars 2011 (http://www.thedailybeast.com/articles/2011/03/16/bret-easton-ellis-notes-on-charlie-sheen-and-the-end-of-empire.html)
8. Nitasha Tiku, « The Boyfriend Experience : Can Bret Easton Ellis Mainstream Porn Star James Deen », The New York Observer, 07 mars 2012 (http://www.observer.com/2012/03/the-boyfriend-experience-bret-easton-ellis-porn-star-james-deen-the-canynons-03072012)
9
. Soit dit en passant, Bret Easton Ellis twittant ce qui est Empire et ce qui est Post-Empire So Empire !

2 Commentaires

  1. Reste un facteur important sur les digital natives et digital immigrants : la faculté de chacun d’eux à comprendre ce qu’il y a derrière le digital. Si pour certains immigrants le reflexe est naturel car ils ont vécu ce processus du passage, cela est moins évident pour le digital native qui prend pour acquis (de là à faire le parallèle avec Wikipedia face à Britanica…) certaines fonctionnalités numériques sans en comprendre les risques, les erreurs, les plantages…
    Le digital native que l’on peut penser « à l’aise » avec le numérique du point de vue des « analogiques » peut alors se retrouver piégé dans ce monde numérique dont il n’est qu’esclave.

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom