DE L’HYSTÉRIE COLLECTIVE À LA SCHIZOPHRÉNIE ASILAIRE

Les ouvrages Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective d’Yves-Marie Bercé et Schizophrénie du XXe siècle d’Hervé Guillemain se font écho. L’un aborde les phénomènes d’hystérie collective par le prisme ethnologique, le second, l’état post-traumatique des soldats.

Deux ouvrages forts intéressants et comme bien souvent passés inaperçus. Deux sujets en apparence différents quoique proches, car traitant des troubles du comportement, mais qui se complètent et apportent une lumière utile sur des phénomènes qui interpellent la société dans ce qu’elle a de plus normalisateur, c’est à dire du rejet de tout comportement déviant et non conforme aux rites sociaux. La naissance de l’hôpital dit moderne au XVIe siècle sous l’impulsion de Saint Vincent de Paul n’avait d’autre but que la mise à l’écart des pauvres et des fous ou considérés comme tels. À chaque époque sa démence.

Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective

Esprits et démons, Histoire des phénomènes d'hystérie collective Le premier est l’ouvrage d’un historien Yves Marie Bercé, professeur émérite d’histoire moderne qui se penche sur les phénomènes d’hystérie collective du XVIe au XIXe siècle et dont certains d’ailleurs ne sont pas étrangers à notre région. Il s’agit ici non d’un regard médical ou d’ethnologue, mais simplement d’historien qui s’étend sur une vaste aire géographique française d’abord, mais qui s’intéresse aussi à l’Italie (tarentulisme) en poussant plus loin vers le chamanisme des Samis de Scandinavie (peuple autochtone) et au Vaudou africain et ses dérivés maghrébins ou antillais.

Le XVIIe siècle est le siècle dit des Lumières, on voit au cours de l’enquête se dégager l’esprit critique des magistrats et des médecins appelés ou interloqués par ces phénomènes collectifs d’un autre âge. Petit à petit, ce qui relevait de l’obscurantisme, de la possession maléfique donc du pouvoir parfois très sévère du clergé catholique, mais aussi protestant, passe dans les mains du pouvoir civil. Plusieurs cas d’hystérie collective en particulier conventuelle sont fort bien décrits et rassemblés : les Ursulines de Loudun, les Possédées de Louviers, les Petits Prophètes des Cévennes, les Miracles du cimetière Saint Médard, les transes jansénistes et plus près de nous les Aboyeuses de Josselin qui se manifestaient lors de Pardon.

L’auteur explore aussi les phénomènes de l’Arc alpin, où les femmes se trouvaient isolées pendant plusieurs mois alors que les hommes étaient partis dans les vallées chercher du travail. Certains remèdes font sourire : l’envoi de la troupe résout les problèmes au prix de quelques naissances supplémentaires… Le Tarentisme, phénomène des Pouilles, et le Chamanisme des pays scandinaves sont aussi étudiés : on notera au passage pour le second la violente répression du clergé luthérien et la quasi destruction de la culture sami en Laponie. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre certains de ces épisodes de transe à finalité quelque peu thérapeutique et l’excellent film de Jean RouchLes Maîtres Fous ” tourné au Niger dans les années cinquante.

 

Schizophrènes au XXème siècle

Schizophrènes au XXe siècle Le second opus traite de la schizophrénie au XXe siècle, étiquetée initialement démence précoce. Son auteur, historien de l’université du Mans s’est déjà signalé par divers ouvrages dont la Méthode Coué (Seuil 2010) et, avec Stéphane Tison, du Front à l’asile 1914-1918 (Alma 2013) qui retraçait la misère asilaire et répressive des soldats victimes de stress post-traumatique. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec le précédent ouvrage comme si derrière le changement de paradigme : on quitte le religieux pour la psychiatrie, mais derrière tout ça on retrouve la volonté de rationalisation, de normalisation, d’exclusion et donc de répression. C’est au départ un travail d’archives, les dossiers de milliers de patients internés parfois sur plusieurs décennies. Antonin Artaud, immense poète en l’exemple le plus célèbre. Le projet de ce livre est de mettre en évidence la “construction” d’une pathologie comme l’hystérie l’avait été à la belle époque de Charcot, hystérie qui s’étiolera avec le décès de son “Monsieur Loyal” sorte de montreur d’ours des amphithéâtres mondains du Paris fin de Siècle. Comme le dit l’auteur :

« Tout diagnostic est un acte chargé de culture de politique et d’administration. »

On voit ainsi évoluer la maladie, trouble du comportement social, tout au long du XXe siècle. Deux ouvrages à recommander pour les longues soirées d’hiver et qui ouvrent l’esprit.

Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective , Yves-Marie Bercé, Édition La Librairie Vuibert. (2018) 21 € / 288 p.

Formé à l’école des Chartes et à l’école française de Rome,  Yves-Marie Bercé est un historien et universitaire français. Il est connu pour ses travaux sur les révoltes et les mentalités de l’époque moderne.

Yves Marie Bercé

Schizophrènes au XXe siècle, Hervé Guillemain, Alma Editeur.  22 € / 328 pages  (date de parution : 8 mars 2018).

Retrouvez Hervé Guillemain dans les podcasts de France Inter, présenté par Jean Lebrun ici.

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