Elle ne parle pas. Ou si peu. D’ailleurs, on la surnomme Muette. Mais dans sa tête, les voix résonnent pourtant, claquent, vrombissent, enflent. Les voix de ses parents, des autres. Des voix qui crachent des mots qui font mal.

Muette croit pouvoir échapper à ces voix en partant de la maison. Elle a 17 ans et fugue, se réfugie dans une vieille grange abandonnée en pleine campagne, mais pas si loin de chez elle que ça. Elle a tout prévu depuis quelques jours, des vivres, quelques ustensiles de survie, un sac de couchage. Mais en même temps, le lecteur se rend vite compte qu’elle n’a pas pensé à tout. Pas de linge de rechange ou si peu. Pas de livre pour s’occuper. Et puis, à vrai dire, peut-être pas vraiment l’envie de s’enfuir. Car pourquoi se cacher si près, pourquoi risquer de retourner à la maison, pourquoi ne pas partir vraiment, loin ? Muette s’imagine-t-elle donc rester ici après l’été, quand viendra le froid ? Non, Muette a bien compris que ça n’était qu’une parenthèse, même si nous, lecteurs, espérons qu’elle fuie à toutes jambes, qu’elle vole vers un avenir plus gai, qu’elle découvre ce qu’est la tendresse, l’amour.

Eric Pessan, MuetteSans doute a-t-elle compris qu’où qu’elle aille, les voix la poursuivront. Que les phrases mesquines, les mots blessants sont quoiqu’il arrive dans son bagage, qu’ils font partie d’elle maintenant, entendus si souvent depuis la petite enfance. Elle ne fut pas une enfant désirée et l’a tout de suite, très vite senti. Elle est là, mais elle dérange, alors qu’elle se fait pourtant toute petite. Elle ose cependant imaginer que peut-être elle va leur manquer, un peu, quand ils découvriront qu’elle est partie, qu’ils s’inquièteront, s’affoleront même.

Du fond de la grange, dans le silence qui devient assourdissant, sous le soleil implacable de l’été ou la violente pluie d’orage, l’adolescente imagine, rêve, voyage en pensée et s’évade de cette famille qui ne veut pas d’elle, ses rêveries cependant toujours entrecoupées par les voix qui fouettent. Y échappera-t-elle jamais ?

Eric Pessan maitrise à merveille son style pour toucher les émotions au plus près, et pour décrire de manière magnifique aussi bien les pensées, attentes, angoisses de cette toute jeune fille, avec leur violence, leur fraicheur, leur pudeur, que la nature dans laquelle elle puise du réconfort. L’écriture est extrêmement poétique, mais en même temps très sobre, sans chichi, et d’une sensibilité intense.

Un magnifique roman très envoutant et émouvant, qui vous laissera une grosse boule au ventre, mais qu’il faut lire !

« Manier les mots, Muette sait le faire ; ouvrir la bouche, arrondir les lèvres et tordre la langue pour articuler des phrases, elle y parvient si bien que beaucoup se leurrent et ne voient pas qu’au fond d’elle, elle est Muette ».

« Du brouhaha de ses pensées s’échappent les échos de phrases, de cris anciens ou de souffles irrités. Elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l’on rabat ses paupières – off – Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit ».

Eric Pessan Muette, Albin Michel, 21 août 2013, 224 pages, 17€

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