Quatre récits, quatre personnages en quête d’une révélation. Un écrivain inconnu, puis Kafka, le premier empereur de Chine (qui aspire à devenir immortel) et un physicien qui veut percer le mystère de la naissance de l’univers, masqué par le « mur de Planck ». Dans des villes d’Europe ou dans le passé de la Chine, ou encore dans le Japon d’aujourd’hui, ces personnages recherchent leur propre « dao ». Si la révélation finit tôt ou tard par se dessiner, elle n’est pas nécessairement celle qu’ils croyaient. Mais qu’ils attendent l’élixir de longévité ou l’apparition du mont Fuji, ils finissent par comprendre qu’en matière de quête, l’essentiel n’est peut-être pas d’atteindre le but. Que souhaitent-ils, en définitive ? Savoir ce que cache l’étrange « mur de Planck », ou bien chercher ce qu’il cache ?

 Devenir immortel, et puis mourir, le nouveau livre d’Éric Faye (voir notre article précédent) brûle les oripeaux des existences artificielles. Non pour découvrir la voie confucéenne de l’intégration harmonieuse de la communauté humaine. Pour infuser en soi le Dao. A la recherche d’une paradoxale mais vivifiante non-action agissante.

4 récits, 2 courts et deux longs façon novellas. 4 personnages. 4 destins sans épaisseur autre que de préférer ne pas habiter le monde plutôt que de l’habiter mal, de manquer la cible d’une conjonction entre l’être et l’exister. Dès lors, la tragédie fricote avec le comique des situations incongrues. De fait, le tragi-comique ontique appartient autant à Kafka que le Dao précède Mao…

1. Un narrateur-écrivain achève l’inachèvement du roman qu’il rédige (dont le thème est l’inachèvement) en perdant trois achèvements de lui-même : le désir d’écrire, sa moitié féminine et sa cohérence psychique.

2. « Le mur de Planck » se traduit à travers l’indignation révoltée d’un physicien quinquagénaire devant le péché de son collège Lachenay, autrement dit son manquement constant de la cible. En l’espèce, percer le code universel qui sous-tend la création du monde. Il est pourtant là le secret, derrière le mur de Planck, Under the Volcano, au-delà du mont Fuji.

3. Franz Kafka est le héros de la « La nuit du verdict ». Alors qu’il achève un texte essentiel, il prend conscience que le monde ne peut recevoir son écriture. Et tenebrae eam non comprehenderunt.

4. « Devenir immortel, et puis mourir » raconte le cruel empereur Qin Shi Huangdi, père de la grande muraille de Chine. Après avoir mis sur pied une armée de glaise pour escorter sa mort, cette espèce d’anti Salomon affrète une flotte à la recherche de l’élixir de la vie immortelle. Une flotte qui ne rentrera jamais à bon port…

Eric Faye s’emploie à montrer le paradoxe. Alors que le mur de l’inatteignable se lève à tout moment, la résignation invite à un certain détachement. Là, commence la réjouissance possible : arpenter le chemin, avancer dans le Dao. Et qui sait, atteindre le but. Qui s’offre au coeur de son perpétuel retrait.

« Et c’est sans doute parce que Drameille et moi, à force d’échecs, étions arrivés à un degré suffisant de dépouillement, d’impersonnalité, de neutralité, d’humilité, que nous nous trouvâmes un jour devant des terres définitivement claires, notre désert vraiment désert, notre Chanaan prédestiné, où nous découvrîmes enfin non ce que nous cherchions mais ce qui nous cherchait, notre puits de science inconnu des cartes, bref ce que nous appelâmes spontanément la structure absolue, parce qu’il s’agissait bien en effet, au sein de ce monde de relations opaques, de la structure unique qui les rassemblait et les éclairait toutes, comme le réseau invisible qui, d’une pierre brute, fait un cristal étincelant. (Abellio, La fosse de Babel)

Une dernière nouvelle reste en suspens : qu’est devenue la jeune journaliste qui interviewe l’écrivain Parvulesco dans A bout de souffle ? Elle qui entre en méditation – comme frappée par un koan zen – en entendant les paroles de l’écrivain abellien :

«  – Quelle est votre plus grande ambition dans la vie ?
–Devenir immortel, et puis… mourir. »

 Nicolas Roberti

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Devenir immortel et puis mourir, Éric Faye, éditions Corti, mars 2012, 208 p. 17€

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Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d’esprit…

2 Commentaires

  1. Epatant. En un mot comme en dix: la fin des fins ne serait autre que le debut de la fin. Eternelle est l’ame, immortelle est la memoire. Mais la quete de l’immortelle est une quete despotique. on forge une memoire, on ne l’impose pas.
    je voudrais tant voir et lire ces nouvelles… et puis mourir.
    cela dit je n’ai trouvé aucune faille dans tes propos à l’emission d’hier sur Fr2.

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