La « langue des oiseaux », langue codée-décodante, dont l’interprétation dépend de l’atmosphère et du récepteur, est un détournement poétique qui exige d’en saisir l’entière musicalité. C’est le véritable sujet de cet ouvrage consacré aux Entretiens d’artistes dirigé par Jérôme Dupeyrat et Mathieu Harel Vivier. Comment restituer – pour en conserver la trace, la mémoire – la parole des artistes ? Comment retranscrire la prosodie d’une conversation, ses intonations, ses émotions, ses silences, et le jeu engagé entre l’interviewer et l’interviewé, plus encore avec le public, sans que la parole ne soit momifiée par l’écrit ?

dupeyrat, vivier« Je ne suis pas napolitain, ma mimique est réduite au minimum. Toutefois, j’ai un corps et des yeux ; une présence physique, contre mon gré, très expressive » déclarait Pier Paolo Pasolini et rapporte Federica Maltese(1). Pasolini avait souhaité, pour l’édition de la version italienne de ses Entretiens avec Jean Duflot(2) ajouter des indications d’intonations et de posture. Objectif : conduire le lecteur à moduler la compréhension de ses assertions en fonction des précisions apportées.

L’entretien filmé – comme retranscription de la réalité du moment – obéit aux mêmes règles de forme, de temps, de cadrage. C’est ainsi que l’étude d’Eléonore Antzenberger, intitulée Louise Bourgois, ou l’art de jouer à être soi dans un entretien filmé(3), analyse la mise en scène conçue par l’artiste – elle est entourée de plusieurs ses œuvres – à l’occasion de ses conversations avec Bernard Marcadé.

À travers onze études, Les entretiens d’artistes montre que ces derniers – méfiants, beaux joueurs, mutiques ou diserts – déplacent l’exercice de vérité vers un jeu de mémoire qui dépasse la réalité et bascule vers le récit de soi comme fiction. C’est ainsi que le degré de réalité de ces entretiens devient flou et aspire le lecteur ou le spectateur dans l’œuvre de l’artiste. Le moi social et le moi créateur de l’artiste entament ici une étrange conjugaison. In process.

Dès lors peut-on croire Christian Boltanski sur lequel se penche Julie Noirot(4) ? Lui qui interroge la mémoire d’êtres réels, inventés ou semi-fictifs et qui déclarait dès 1975 : « Pour moi, dit-il, il y a la vie du peintre qui n’a aucune espèce d’intérêt et il y a l’œuvre du peintre qui n’aucune importance. Ce qui compte c’est la manière de raconter son œuvre ou sa vie, disons sa vie en tant qu’œuvre. »

Publié sous la direction de Mathieu Harel Vivier et Jérôme Dupeyrat – spécialiste des livres d’artistes et auteur d’un excellent blog sur le sujet –, Les entretiens d’artistes aborde un sujet passionnant et peu étudié. Chacune des onze études resitue avec clarté les artistes et le contexte des entretiens. La lecture de cet ensemble procure un étonnant plaisir humain et esthétique.

Nathalie Morice

Sous la direction de Jérôme Dupeyrat et Mathieu Harel Vivier. Presses universitaires de Rennes, coll. « Arts contemporains », mars 2013, 200 p., 16€

(2) Paris, Editions Gutemberg, 2007

Présentation de l’éditeur :

Motivé par la pleine intégration dans les discours sur l’art des formes d’échanges dialogiques avec les artistes, cet ouvrage collectif étudie le cas particulier de l’entretien : ses enjeux théoriques, sa typologie, les situations d’énonciation qui en relèvent et leur transmission via le filtre des outils d’enregistrement et des processus de transcription. Dans une volonté d’articuler pratique et théorie, il considère un type d’échange qui engage l’artiste à s’exprimer sur le processus de création. Sur une période essentiellement contemporaine, ce livre et ses onze contributions portent sur un grand nombre de sources, d’une conversation publique entre Raymond Hains et Marc Dachy à un entretien inédit avec Hans Ulrich Obrist, en passant par l’entretien filmé entre Louise Bourgeois et Bernard Marcadé, par l’auto-interrogatoire de Michel Vinaver, par les entretiens de Christian Boltanski, ceux de metteurs en scène de théâtre et ceux compilés par John Cornu, sans oublier l’exercice de transposition d’un récit de Paul Valéry en entretien par Claude Debussy, les pratiques dissidentes de l’entretien d’Andy Warhol, Robert Morris, Tino Sehgal, etc., les interviews télévisés et les entretiens de Pier Paolo Pasolini ou encore les portraits filmés de Rebecca Bournigault. Ces contributions formulées par des spécialistes, des jeunes chercheurs et des artistes, analysent une parole qui accompagne l’élaboration d’une pratique et d’une réflexion chez l’artiste autant qu’elle permet au critique ou à l’historien d’adosser sa pensée à un propos de première main.

Ce livre est publié sous la direction de Jérôme Dupeyrat et Mathieu Harel Vivier, avec les contributions de Éléonore Antzenberger, François Balanche, Franck Chauvet, Laurence Corbel, John Cornu, Sylvain Diaz, Federica Maltese, Ophélie Naessens, Julie Noirot, Hans Ulrich Obrist et Florent Siaud. Il s’agit des actes de la journée doctorale Études de la fome dialogique des écrits d’artistes : Les entretiens, qui s’est tenue à l’université Rennes 2 en février 2011. Cette journée et ses actes s’inscrivent dans un programme de recherche doctoral consacré aux dits et aux écrits d’artistes.

Publié avec les concours financiers de l’école doctorale Arts, Lettres, Langues de l’université Rennes 2 et de l’équipe d’accueil Arts : pratiques et poétiques (EA 3208)

Sommaire

Jérôme Dupeyrat et Mathieu Harel Vivier : Avant-propos

Florent Siaud : Pour une approche herméneutique des entretiens d’artistes

Franck Chauvet : Langue de cheval et facteur temps
ou l’œuvre irriguée par la parole

(1) Federica Maltese : Le rêve du centaure – 
Entretiens avec Pier Paolo Pasolini

(3) Eléonore Antzenberger : Louise Bourgeois ou l’art de jouer à être soi
dans un entretien filmé

John Cornu : L’entretien comparatif

Jérôme Dupeyrat et Mathieu Harel Vivier
 : Entretien avec Hans Ulrich Obrist

(4) Julie Noirot : L’entretien à l’appui du mythe
 – Vérités et fictions dans les entretiens de Christian Boltanski

Laurence Corbel : Contrefaçons, détournements et parodies 
de l’entretien d’artiste

Sylvain diaz : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Michel Vinaver
 sans jamais oser le demander

François Balanche : 
De La Soirée avec monsieur Teste à « L’Entretien avec M. Croche »

Ophélie Naessens
 : Situation d’entretien

 

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