Érik Orsenna s’est rendu à Saint-Pol-de-Léon afin de donner une conférence dans le cadre des célébrations du 50e anniversaire de Kerisnel (groupement de producteurs de plantes d’ornement du Léon). Le moment opportun pour livrer aux lecteurs d’Unidivers les raisons de sa relation heureuse avec la Bretagne… et les plantes ! Rencontre avec un homme heureux.

 

écrivains bretagneUnidivers : Dans votre préface du livre « Sur les pas des écrivains en Bretagne (voir notre article), vous expliquez : « Si j’aime de toute mon âme la Bretagne, c’est que toute mon âme est née d’elle ». Vous n’exagérez pas un peu ?

erik orsenna
Erik Orsenna

Érik Orsenna – Ah non, pas du tout ! Je maintiens. Quand la Chambord de mes parents dépassait Rennes sur la RN 12, je respirais mieux. Pourtant, je n’ai pas de sang breton, mais s’il est une région envers laquelle j’ai une dette, c’est la Bretagne.

U. – De quel genre de dette parlez-vous ?

cheval d'orgueil Érik Orsenna – Littéraire, d’abord. Quand j’ai lu Le Cheval d’Orgueil, je me suis dit que j’avais un lien avec cet univers-là – pour moi, c’est la suite de Cent ans de solitude. Je suis aussi un fervent de l’immense Victor Segalen. L’autre dette est pour le marin. J’avais 5 ans quand mon père m’a fait monter dans une œuvre du chantier naval Sibiril de Carantec, proche du cormoran, un canot typique de la baie de Morlaix. À 8 ans, il m’a laissé barrer seul – quelle fierté ! Maintenant, j’ai un dragon, et j’aime régater du côté de Bréhat ou de Douarnenez. Autre immense fierté, j’ai navigué avec Isabelle Autissier en Antarctique.

U. – Avec qui vous avez écrit un « Salut au Grand Sud »…

entreprise des indesÉrik Orsenna – Oui, un an après le « Portrait du Gulf Stream » (Seuil 2005). En 2010, je me suis penché sur « L’entreprise des Indes », l’aventure de Christophe Colomb vue par son frère Bartolomé. Ma passion pour l’univers maritime m’a amené aussi à m’investir dans le projet de l’Hermione. Je suis d’ailleurs très fier de vous annoncer que la réplique de la frégate qui transporta La Fayette aux Amériques en 1780 va quitter son port d’attache pour ses premiers essais en mer le week-end prochain [le 7 septembre, NDLR].

 frégate Hermione
La frégate Hermione

U. – Revenons sur la terre ferme, et racontez-nous la raison de votre présence à Kerisnel pour les 50 ans de la coopérative éponyme.

André Le Nôtre
André Le Nôtre

Érik Orsenna – Plusieurs facteurs l’expliquent. Tout d’abord, lorsque j’étais conseiller culturel de François Mitterrand, j’ai eu du mal à convaincre les architectes qu’il fallait une articulation entre le bâti et le vivant. Vous imaginez le château de Versailles sans son parc ? Il se trouve que par un heureux hasard de la vie administrative, j’ai été élu à la présidence de l’École du Paysage de Versailles. Quel plaisir de visiter le Potager du Roy avec son directeur – il s’est bien fichu de moi quand il a vu ma surprise à propos des poiriers qui se greffent sur des cognassiers ! J’ai découvert les vertus écologiques, économiques et philosophiques du jardin et décidé de m’engager auprès des professionnels des jardins et du paysage, à travers le Cercle Cité verte et dans l’interprofession avec Val’hor.

U. – Un écrivain académicien qui passe au vert, ce n’est pas banal.

salut au grand sudÉrik Orsenna – Je vais vous faire une confidence : si je devais refaire ma vie, j’hésiterais entre Agro et logistique. La production de la nourriture et le transport des denrées sont l’essence de notre avenir. La diversité des espèces est cruciale pour la planète. Son réchauffement est une évidence, il faut réagir. Mais pas tout seul. Un des drames de l’agriculture française est l’absence de filière. Ici dans le Léon, je vois des gens qui se rassemblent, qui bataillent pour un modèle économique pas toujours facile à tenir face à l’Allemagne et l’Espagne.

U. – Vous êtes un homme qui cultive plusieurs jardins…

Érik Orsenna – Je suis avant tout un citoyen qui voyage et qui observe. Le jardin nécessite deux valeurs essentielles : l’humilité et l’obstination. Quel bonheur j’ai eu à transformer mon lopin de

estuaire du trieux
Estuaire du Trieux

terre proche de l’estuaire du Trieux (après avoir visité mes voisins de Kerdalo, de Pellinec…) ! J’ai compris qu’un jardin, c’est une histoire ; une plante, un personnage. Il faut être du côté de la nature tout en la forçant. Voilà pourquoi André Le Nôtre me fascine. Avec Louis XIV, il a écrit le plus grand livre du monde – mille hectares – le roman du Soleil incarné. La seule histoire occidentale qui impressionnait Quian Long, l’empereur de Chine, le créateur du Jardin de la Transparence parfaite.

portrait d'un homme heureuxU. – …et le sujet de votre Portrait d’un homme heureux (Fayard, 2008)

Érik Orsenna – Louis XIV le voyait comme çà ! Et moi aussi.

 

 

 

mc.biet [@] unidivers .fr Architecte de formation, Marie-Christine Biet a fait le tour du monde avant de revenir à Rennes où elle a travaillé à la radio, presse écrite et télé. Elle se consacre actuellement à l'écriture (presse et édition), à l'enseignement (culture générale à l'ESRA, journalisme à Rennes 2) et au conseil artistique. Elle a été présidente du Club de la Presse de Rennes.

Un commentaire

  1. Quant on lit Erik Orsenna, ses romans, ses opus sur la grammaire et la langue, ses essais (l’eau, le coton, le papier) ses récits sur la mer, on peut penser que le « Portrait d’un homme heureux » c’est le sien!!!!

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