« L ‘Anarchie, plus Trois. » Entretien avec Jacques de Guillebon et Falk van Gaver, auteurs de L’anarchisme chrétien. 7e partie.


  Pour parodier Lénine qui affirmait que “la monarchie, c’est l’anarchie plus un”, le christianisme n’est-il pas l’anarchie plus trois ?

Nous ne nous souvenions plus que cet aphorisme était de Lénine, nous le croyions de Maurras, mais nous l’avons repris pour illustrer l’existence d’un certain « anarchisme monarchique » ou « monarchisme anarchique » chez le premier Maurras – très proudhonien finalement, avec une société librement constituée en corps intermédiaires et comme pierre de voûte un Etat régalien minimal dont la continuité et l’indépendance sont garanties par le principe dynastique, patrimonial, familial… – mais aussi chez Bernanos, Dali, et quelques autres, pour lesquels la royauté présente un équilibre souhaitable entre autorité et liberté, car garanti par la transcendance. Historiquement en tout cas, les royautés médiévales et les monarchies d’Ancien Régime (début du basculement avec l’invention du droit divin et du despotisme éclairé) ont été des sociétés plus libres, « hérissées de libertés », de contre-pouvoirs, que nos démocraties formelles.

Mais il faut aller plus loin, jusqu’à l’anarchisme biblique ! Dès la Genèse, dès les livres de l’Ancien Testament, et pas seulement dans le Nouveau, la Bible est constitutive d’une critique radicale du pouvoir politique, de sa tentation idolâtrique et totalitaire, pourrait-on dire aujourd’hui. Les travaux de Jacques Cazeaux ou de René Girard sont fondateurs à ce sujet, comme ceux d’Ellul, mais cela saute aux yeux dès une simple lecture. C’est d’ailleurs un travail auquel nous pourrions nous atteler, comme Bossuet le fit en son temps, que cette lecture intégrale et directe, pratique, politique, sociale, économique, écologique…, de la Bible : non que les Ecritures donnent des solutions toutes faites – la liberté s’éteindrait -, mais parce qu’inspirées elles respirent et inspirent des réponses à notre responsabilité envers le monde et son salut. Ce serait d’ailleurs une belle aventure œcuménique que cette lecture laïque des Livres !

Oui, le christianisme c’est l’anarchie plus Trois !, l’anarchie plus la Trinité, la grande liberté des enfants de Dieu, et l’anarchie plus Un, pourrait-on dire aussi, avec une majuscule cette fois : l’anarchie plus l’Un, l’anarchie plus Dieu, l’anarchie plus le Seigneur des seigneurs, l’anarchie plus le Roi des rois, l’anarchie plus Un de la Trinité qui est a revêtu notre chair et partagé notre condition humaine, qui n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie pour la multitude… C’est là l’Alpha et l’Oméga de tout anarchisme chrétien, de toute politique chrétienne, de tout christianisme.

—  Plutôt que de les balayer de revers de la main comme des échecs, il faut relire chacune de ses histoires d’essais utopiques dans leur contexte et leur chronologie, comme l’ont fait Jean-Christian Petitfils pour le XIXe siècle ou Norman Cohn pour le Moyen-Âge. Souvent issues de sectes hérétiques médiévales puis protestantes radicales, comme les anabaptistes de Thomas Münzer dès le XVIe siècle, souvent coupées de l’Eglise et du monde, violentes et tyranniques, ces éruptions de millénarisme ont la plupart du temps mal fini, au pire par des massacres terribles, au mieux par une dissolution. Plutôt que de nous attarder sur les échecs de ces millénarismes et utopismes, bien étudiés par d’autres auteurs, nous avons voulu nous attarder sur des courants plus féconds.

Car il faut aussi voir les nombreuses réussites sociales du christianisme à travers les âges, et dès avant le XIXe siècle et l’apparition du christianisme social en tant que tel, comme les communautés monastiques, le tiers-ordre franciscain, les réductions guaranis…, mais aussi toutes les œuvres innombrables en faveur des pauvres, constitutives même des chrétientés.

L’anarchisme chrétien est justement le lieu et le moment d’une critique radicale du pouvoir et de ses dérives, politiques, sociales, mais aussi religieuses ou utopiques, c’est un anarchisme de la transcendance qui relativise toutes les réalisations humaines : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » Cette phrase du premier pape, saint Pierre, rappelle le véritable fondement et la limite de toute autorité ici-bas.

Il n’y a pas de « socialisme apostolique » sans communion avec les apôtres et leurs successeurs, sans ancrage dans l’Eglise qui est le Corps du Christ. Il n’y a pas de christianisme sans Christ donc sans son Corps qui est rassemblement, convocation, ekklesia, Eglise. Mais il ne doit pas y avoir non plus mépris des communautés séparées, surtout lorsque celles-ci donnent des exemples intéressants d’applications de l’Evangile oubliées ou peu développées dans nos Eglises.

Ce n’est pas dans la tyrannie de l’utopie que se réalisera la fécondité également politique et sociale de l’Evangile, mais dans la primauté du spirituel, dans le radicalisme merveilleux d’un saint François d’Assise dont Chateaubriand disait : « Mon patron fit faire un pas considérable à l’Evangile qu’on n’a pas assez remarqué : il acheva d’introduire le peuple dans la religion. En revêtant le pauvre d’une robe de moine, il força le monde à la charité. Il révéla le mendiant aux yeux du riche, et dans une milice prolétarienne, il établit le modèle de cette fraternité des hommes que Jésus avait prêchée, fraternité qui sera l’accomplissement de cette part politique du christianisme non encore développée et sans laquelle il n’y aura jamais de liberté et de justice sur la terre. » A cet égard, le christianisme ne fait que commencer, et les gigantesques convulsions sociopolitiques des derniers siècles – la modernité – n’en sont que les premières contractions.

Propos recueillis par Nicolas Roberti

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