Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

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Heure d’absence

Faire face à l’océan est d’une exigence méconnue. Tous les matins, Jérôme rejoignait la plage. Sur cet étrange rocher à fleur d’eau, chaque voilure surgie de l’horizon laissait découvrir combien il est doux de se creuser soi-même dans l’attente de l’autre et, dans le fond, ce merveilleux jeu d’inquiétude semblait être un terrain favorable à l’épanouissement d’une bonne histoire. L’idée d’entretenir son chagrin comme un terreau exploitable le faisait éprouver, non pas un dégoût de l’homme face au romancier qui prenait le dessus, mais bien plutôt une merveilleuse énergie qui semblait justifier toutes les inspirations. Pour la première fois de sa vie d’auteur, Jérôme osait avoir peur de dire la vérité. Seul impératif, et pas des moindres chez un sentimental impénitent : ne plus confondre les voiles qui entrent dans le décor avec l’envol d’oiseaux qui en sortent.

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Go

Lorsque je leur propose de sortir,  Bärbel semble hésiter.

–       Où ? demande-t-elle avec une mou d’enfant gâtée.

–       Je ne sais pas. Le Pacha. El Divino. Peu importe, mais un endroit qui batte plus vite et plus fort que nos cœurs réunis.

Ils échangent un regard incrédule puis Guido risque un nom :

–       Es Paradis.

–       Ok, conclus-je, faisons de cette nuit un jour exceptionnel.

–       Boostons le move, reprend Guido.

–       Moi : Varions le thème.

–       Lui : Speedons le groove.

–       Moi : Électrifions la danse.

 Les deux me sautent au cou.

–       Jeunes gens, je vous émancipe. À partir de maintenant vous êtes officiellement majeurs pour un temps qui ne passera pas le point du jour.

La pluie tombe comme dans un disque de Sheila. Écoute les gouttes, dit la chanson, Musique providentielle qui nous vient du ciel. Sur la route de San Antonio des rivières d’eau explosent la capote du cabriolet. Dès l’avant-dernier rond-point, une colossale pyramide métallique éclairée de feux synthétiques éclabousse l’ombre du ciel. Elle protège un kiosque à musique high-tech d’où se dégage un venin de musique avenante. Le décor est digne du plus mauvais épisode de Cosmos 1999, la clientèle internationale touche les bas-fonds lorsqu’en semaine un DJ de pacotille se la pète façon commandant Koenig, tout cela est très provincial, on s’y ennuie davantage qu’un morpion sur un crane lisse, mais qu’importe, je m’amuse et ça leur fait plaisir. Le plus difficile est maintenant de se livrer à quelques ruses pour faire entrer mes jeunes affranchis de tutelle. Par chance, j’ai une petite idée.

N°19

Le soir de leur rencontre sur la catapulte ils prolongèrent la nuit ici même, à l’Es Paradis, utilisant le même subterfuge pour entrer malgré leurs dix-sept  ans. Dans la fosse, les lasers ciselaient un brouillard artificiel d’où émergeait une masse humaine aux mouvements décomposés par la fulgurance des stroboscopes. Jérôme avait vu rouge lorsque Ce-(déjà)-petit-con était monté sur un podium pour tester ses atouts de séducteur face à la foule. Ne jamais oublier que les Bretons sont aussi coléreux que des latins malgré leurs origines anglo-saxonnes, ni qu’ils aiment jouer des points après avoir levé le coude. Tout avait dégénéré très vite avec des noms d’oiseaux multicolores. Pas un mot ne fut prononcé sur le scooter du retour. Ce fut la seule fois où Jérôme garda ses mains solidement tenues à la poignée arrière. L’un pleurait. L’autre pas. Le vent sifflait contre les casques. Dix minutes plus tard, ils tentèrent une explication sur le bord de la route.  « Tu es libre, Jérôme. Si ça ne te convient pas, tu peux partir ». Jérôme risqua ce que les imbéciles répondent quand l’orgueil broie leur testostérone : « Nous sommes libres tous les deux. » D’autant plus vrai qu’ils se connaissaient seulement de quelques heures, et faux qu’à l’avenir ils n’auraient plus jamais l’occasion de s’oublier.

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