Retrouvez chaque lundi et jeudi jusqu’au mois de septembre deux nouveaux chapitres d’Une odeur d’incertitude, second roman de Jérôme Enez-Vriad.

 .   

Cabochard

–       Tu as tort Guido.

J’essaie non sans difficulté de garder mon calme.

–       Parce qu’il fallait que je laisse tripoter ma copine par le premier venu ?

–       Parce qu’il aurait fallu que tu picoles un peu moins. Mais comme je n’ai pas valeur d’exemple, je dis simplement que dans une telle masse humaine ne danser avec personne c’est le faire avec tout le monde.

–       J’aurais bien aimé t’y voir.

–       Précisément. Une côte fêlée pour moi, ton arcade sourcilière recousue et Bärbel en larmes à l’étage.

–       Elle ne veut plus me voir.

–       Et elle a raison. Tu t’es comporté comme un mufle. C’est une jeune femme, pas un objet. Elle ne t’appartient pas.

–       Mais putain ! Il voulait lui rouler une pèle.

–       Ne sois pas vulgaire, Guido. Pas avec moi.

Il insiste en serrant les dents.

–       Tu sais très bien qu’il voulait l’embrasser.

–       Non. Tu es intervenu par crainte qu’elle se laisse embrasser. Ce n’est pas la même chose.

–       Quelle différence ?

–       Une certaine idée de la femme. De l’amour aussi.

–       Analyser l’amour c’est déjà le tuer. Tu démystifies ce qu’il y a de plus beau.

–       Arrête de te la jouer grand sage indien réincarné vingt fois. Tu n’es qu’un trou du cul à la recherche d’un idéal bidon. Si tu as un doute sur la fidélité de Bärbel, il est intéressant d’y réfléchir autrement qu’en sortant les machettes.

Tout à coup me revient notre histoire. Première brouille. Le scooter et le reste. J’ai presque honte de lui faire la leçon.

–       Imagine les conséquences si la sécurité avait appelé la police.

Il hausse les épaules en détournant la tête.

–       Si tu as pu nous faire entrer, tu pouvais tout aussi bien nous faire sortir. Ce qui s’est d’ailleurs produit.

Un haltère lourd comme la déception m’écrase les épaules. L’étrange sensation de ne plus être dans le dialogue me pique les yeux.

–       J’ai eu tort de projeter en toi l’adulte que tu n’es pas.

–      Je t’ai vu te rincer l’œil derrière la porte cet après-midi. Je crois avoir prouvé être autre chose qu’un enfant.

–       Ce n’est pas ça être un homme, Guido.

–       Ah oui ! Et c’est quoi ? Se faire enculer ?

Le ton sur lequel j’exige qu’il se lève n’est pas discutable. Nos visages sont maintenant face à face. J’hésite. Avance d’un pas et lui assène la gifle qui finit de blanchir son arrogance. Silence. Relief du silence. J’observe la trace de mes doigts apparaître sur sa joue. Dégoûté par mon geste et incapable d’y voir autre chose que la force du plus faible, je décide de mettre fin à la conversation. C’est le moment qu’il choisit pour se jeter sur moi. J’imagine qu’il veut se battre. Cette violence secouée de petits sursauts spasmodiques résulte, en fait, d’interminables sanglots silencieux. Je ne m’étais pas senti aussi bien depuis longtemps. Je veux dire dans les bras de quelqu’un et ce sont les siens.

–       Moi aussi Guido j’ai besoin d’un peu de recul. Tu sais, ma vie n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air.

Il  approche ses lèvres à mesure que je recule les miennes.

–       Tu as peur ?

La question est touchante.

–       Si j’ai peur ? dis-je en lui offrant le baiser attendu.  Tu vois, je n’ai pas peur. Mais je ne suis ni ton père, ni ton frère, et surtout pas ton mec.

Il sèche ses larmes d’un double revers de mains.

–       Tu crois que je suis un peu pédé si j’ai envie de t’embrasser ?

–        Je crois surtout que nous sommes fatigués. Maintenant va présenter tes excuses à Bärbel.

Guido fait les yeux ronds d’un myope  sans lunette.

–       Si elle les refuse ?

–       Je te l’ai dit, elle n’est pas ta chose, mais toute chose est permise à qui sait vraiment y croire.

 . 

New York

 Après deux ans de vie commune suivie, nous l’avons vu, d’une séparation à courir la nuit sans jamais se rencontrer, Jérôme travailla en tant que concepteur free-lance de produits touristiques, d’abord à Berlin avant de s’installer à New York où la chance l’orienta vers un marché prometteur. Dégouté des amours passagères, il usa du travail comme d’un exutoire, sans se rendre compte qu’une drogue douce ne vous désintoxique pas de la dure.

Les semaines qui suivirent le 11 septembre 2001 furent décisives. Un beau matin, l’épaisse couche nuageuse sembla dissimuler mille avions projectiles. Jérôme avait en tête les bruits sourds et itératifs de ce que, par la suite, il apprit être les corps tombés en chute libre des tours en flammes. La peur était partout. Au coin de chaque rue. A  l’angle de chaque bloc. Il fallait la voir en dispersion au dessus des buildings comme une nuée d’oiseaux à l’affut de leurs proies, encerclant chaque jour davantage la ville d’une rapacité charognarde. Dos au mur et peur au ventre, les New-Yorkais se souvenaient des quelques années en amont durant lesquelles leur maire* avait fait de la lutte contre la criminalité l’ornement de sa campagne. Pendant des décennies, là où allait Manhattan le pays suivait. Depuis Giuliani, l’île avait été blanchie, nettoyée, dépoussiérée, karcherisée. Entre la 4ème et la 126ème  rue, tout était désormais couleur argent sur un quartier autrefois multicolore, devenu arrogant et cynique, flatté dans son nouvel orgueil  par des magasins de luxe défiant l’une des plus belles chansons de Marianne Faithfull… Take a walk around Times square, with a pistol in my suitcase, and my eyes on the TV… Après la mort de Times Square, l’effondrement des Twins acheva de tuer Manhattan. Certains y virent l’effet métastasique d’une lente agonie, d’autres une renaissance aux forceps. Quoi qu’il en fut, les grands miroirs verticaux n’étaient plus synonyme de liberté, moins encore de sécurité : iI fallait réapprendre à vivre à l’horizontal. Les jours qui suivirent Thanksgiving 2001, Jérôme s’envola pour Berlin sans se retourner par crainte d’ajouter la nostalgie au regret.

Six mois passèrent lorsqu’un banal quiproquo permit d’envisager leurs retrouvailles. Chaque 14 juin, Jérôme n’oubliait jamais d’offrir ses vœux  d’anniversaire à V2SL, une sienne très proche amie guyanaise qui, à  la faveur d’un laconique SMS, répondit ces quelques mots en retour : Merci beaucoup. Ca me fait très plaisir. J’espère que tu vas bien. Je t’embrasse très fort. Surpris d’une telle vélocité cependant le décalage horaire avec la Guyane, Jérôme procéda à une rapide vérification pour constater la méprise. Ce n’était pas V2SL mais Ce-petit-con dont l’anniversaire tombait le même jour et qui la précédait dans son répertoire. Ils conversèrent ainsi de longues semaines entre Madrid et Berlin puis, lorsque le temps parût avoir colmaté l’essentiel des blessures jusqu’alors indomptées, Jérôme proposa une rencontre à mi-chemin, mais Ce-petit-con refusa de monter sur Paris au prétexte d’une sublimation projetant des attentes irréalisables.


* Rudolf Giuliani, maire républicain de New York de 1994 à 2001, à qui ses détracteurs reprochent  (entre autre) d’avoir gentrifié Times Square, célèbre  quartier du centre de Manhattan.

Narcisse Noir

J’aimerai qu’il existe un truc magique, et hop ! claquement de doigts, le lit est là, face à moi, y’a plus qu’à s’y laisser tomber avec la certitude de dormir en oubliant la douleur lancinante de ma côte meurtrie. Il y aurait bien la solution de monter voir si mes loustics sont réveillés, histoire de prendre la place ou la partager, mais la crainte d’y être trop facilement accueilli m’oblige à négocier avec l’acceptable… Et c’est dans la voiture, où la bascule des sièges permet de s’allonger confortablement, que Guido me réveille en milieu d’après-midi. Il a préparé une dînette suédoise avec poissons fumés, pommes de terre tièdes, sauce en crème, pain noir, et bière blanche. Ensuite ils rentreront chez eux quelques jours. Besoin d’être seul. Je les ai autorisé à prendre le scooter. Tout semble enfin redevenu simple comme une phrase courte. Nous chantons. Rions. Dansons les assiettes à la main.  Guido entame très vite le deuxième pack de bière et la nourriture s’envole avec les bonnes manières.

Mes deux oisillons au vert, j’en profite pour passer quelques appels. Nous restons deux heures en ligne avec Luz-Helena. Par l’intermédiaire d’une amie à qui j’avais pourtant sollicité la plus grande réserve, elle est déjà au fait de sa disparition. Je l’invite à passer quelques jours.

–       Au plus tôt, dis-je.

–       Fin de semaine, promet-elle.

Luz-Helena grâce à qui notre couple eut une seconde chance après l’arlésienne des retrouvailles parisiennes. Je pense à ce jour où, sans nous avertir de la présence de l’autre, elle nous avait donné rendez-vous dans une brasserie des Champs Elysées. Dois-je le raconter ici et qu’apportera cette confession à l’histoire ? Rien si ce n’est le plaisir égoïste de revivre la scène de l’ascenseur.

 Il est souvent plus simple de choisir un endroit déprécié de tous que celui satisfaisant les goûts hétéroclites de chacun. Nous détestions la brasserie de l’Alsace : elle parce que végétarienne, lui par écœurement de la choucroute, et moi car je trouve inouï qu’une enseigne à forte identité culturelle se transforme en caricature régionale faute d’embaucher une majorité de serveurs locaux. Bref, je le reconnus de dos à ses larges épaules souriantes. Luz-Helena insista pour s’asseoir face à nous et très vite se lança dans un monologue expliquant pourquoi nous étions fait l’un pour l’autre. A la fin du repas, je le raccompagnais chez lui. La voiture remonta le boulevard Diderot en ligne droite vers Nation. Sans un mot nous commençâmes à faire l’amour dans l’ascenseur bloqué entre deux étages. Le temps s’arrêta comme dans un film noir et blanc des années 50, au moment précis où l’on se rend compte que l’on attendait l’inespéré depuis le début. Rien autour. Ni miroir ni touche sensitive. Aucun interphone d’urgence. Juste la bordure de nos corps en apesanteur d’une résurrection à la fois magnifique et terrifiante.

Bien ! Après m’être nourri le ventre à la suédoise et avant de me rafraichir le nez à la colombienne, j’essaye de me noyer à la Narcisse. Seul face à mon reflet, je plonge dans la piscine en imaginant une main d’acier retenir ma tête sous l’eau qui s’infiltre par la bouche, pénètre la trachée et se loge dans les poumons. J’érige ma propre mort au format d’un banal accident domestique mais (parce qu’il y a toujours des mais insoupçonnés lorsque l’on se donne l’image de vouloir en finir), si la raison vacille elle n’abandonne en rien l’homme et, la lucidité, la peur ou le courage, peut-être les trois, me tirent en surface comme un ballon d’oxygène remonte l’apnéiste des profondeurs.

.

 

Laisser une réponse

SVP rédigez votre commentaire
Merci d'inscrire votre nom