Alexis Gloaguen vient de publier le troisième volet de ses Écrits de nature. Après ses pérégrinations au pays de Galles, en Cornouailles britanniques, le Devon et autour de Swordale en Écosse, c’est cette fois en Atlantique Nord, entre Terre Neuve et le Labrador qu’il nous entraîne.

ALEXIS GLOAGUEN

Comme dans les deux autres livres, Alexis Gloaguen rassemble ici des textes qui ont déjà été publiés au fil du temps chez quelques éditeurs et des inédits, nous donnant ainsi une vision globale de sa quête, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Les écrits de cet auteur sont inclassables. Il serait vain de vouloir les inscrire dans un genre littéraire.

Malgré de trompeuses apparences, nous sommes loin des récits de voyage, avec le vague que suppose une telle démarche. Les territoires qu’explore en profondeur Alexis Gloaguen sont soigneusement circonscrits. Ce qu’il recherche, c’est une immersion en milieu le plus souvent sauvage. Il y pénètre en naturaliste de terrain – mais pas seulement –, si possible dans la plus grande solitude. La difficulté est pour lui comme une épreuve initiatique et l’une des conditions de sa réussite.

Il lui faut un intense effort physique pour se rapprocher de la vie à l’état brut et espérer surtout ne pas se faire repérer des animaux, souvent des oiseaux qu’il décrit – avec la complicité de Jean-Pierre Delapré pour les illustrations – et nomme dans leur espèce. Être comme eux, tel un chaman, dans une sorte de Paradis primitif et rude. Ce qu’il voit, ce qu’il entend, il le note sur le vif – brouillon hâtif sous la morsure du froid et du vent, qu’il reprendra plus tard –, dans cette jubilation que crée la fatigue, à l’instant même où le corps se relâche pour se fondre dans le paysage.

ALEXIS GLOAGUEN

Dès le premier texte, « Les Doigts du harfang », il met en avant son instinct de pisteur amérindien pour suivre le rapace dans son territoire d’hiver, « avec un je-ne-sais-quoi d’irrégulier et de déterminé dans l’approche, par une aura infra-rouge et une parenté qui, essentiellement, me relient à lui ». Au fur et à mesure qu’il se déplace, il ne perd rien de l’environnement, la mer, le vent et jusqu’aux « stalactites qui habillent les rameaux d’épinettes ». Les descriptions d’oiseaux, en mouvement ou en repos, dans les textes qui suivent, sont tout aussi précises, d’une rigueur quasi scientifique qui s’allie avec talent à ce quelque chose d’autre dans l’écriture qui relève d’une justesse poétique. Ainsi cette « buse de forme sombre dont l’avant du corps vole en esprit de suie sur le ciel, dont les rémiges et la queue pâle semblent transparences au soleil et font penser à ces papillons de nuit aux ailes partiellement colorées ». Mais c’est tout le paysage que Gloaguen nous restitue dans les mots en quelques moments éblouis et…inoubliables.

Ours noir
Illustration Jean-Pierre Delapré

Il part souvent d’un signe fugace. Qu’un ours traverse rapidement une route forestière et voilà qu’à partir de cette trace fugitive il va mener son enquête, se documentant dans les livres et auprès de gens bien informés, jusqu’à ce que soudain se produise la rencontre, ensuite « régulièrement relancée », d’une femelle et de ses petits. Par ailleurs, comme il le fit dans les deux premiers tomes, il porte attention à ces lieux qui ont connu une occupation humaine, mais qui ont été ensuite désertés, telle la station baleinière de Williamsport, où la nature reprend petit à petit ses droits.

ALEXIS GLOAGUEN

La vocation écologique est évidente chez cet écrivain, pour peu qu’on veuille bien rendre à ce qualificatif sa signification véritable, avec cette idée que « le monde est à reconquérir dans la fraîcheur de la vie ». Dans « Regards ouest », il va jusqu’à se faire ethnographe et historien pour évoquer la vie des Indiens Maritimes en Terre-Neuve et au Labrador, ainsi que celle des baleiniers basques qui avaient en partie adopté leurs manières de vivre et leurs coutumes funéraires. Son approche s’effectue sur plusieurs dimensions. De formation philosophique, il mène tout au long de ses écrits une réflexion sur la vie, qu’elle soit végétale, animale ou humaine. Mais c’est dans « L’heure bleue » qu’il révèle le fondement qui fait l’unité de toute sa démarche : la poésie. Si la description, art dans lequel il excelle, est « une forme d’amour et de vie », il sait qu’elle n’est possible, avec toute sa justesse, que dans ce lieu en soi où crépite l’expression, dans « la chair même de l’idée ». S’il cherche ainsi à se fondre dans le territoire qu’il explore, c’est en définitive pour mieux s’immerger dans les mots : « Tous ces grappins qui m’ancrent à la réalité ne m’aident qu’à glisser vers le crépuscule des textes, vers leurs feux de fin du jour où se révèle en silence leur véritable nature ». C’est par l’écriture que l’on voyage dans la lumière du sens et Alexis Gloaguen nous en fournit la preuve.

Écrits de nature tome 3 d’Alexis Gloaguen, Éditions Maurice Nadeau, 300 p, 25€. Les illustrations sont de Jean-Pierre Delapré.

Le blog d’Alexis Gloaguen

Vidéo : Alexis Gloaguen, poète migrateur par Ségolène de Maupeou (2018 – 8’40)

Un commentaire

  1. Adolescent, je rêvais de m’emparer du monde avec cérémonie. C’est cette même ferveur naturaliste que nous infuse Alexis Gloaguen dans cette œuvre d’une incroyable densité, d’une totale beauté, trempée ici dans l’encre sympathique d’Alain Roussel.

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