ECHOLOCATION, VOUS AVEZ DIT ECHOLOCALISATION ?

Quel est le point commun entre des mammifères tels que le dauphin ou les différentes espèces de chauve-souris et certains individus atteints de cécité ou même certains dispositifs de repérage? C’est la capacité d’émettre et/ ou d’analyser certains sons dont les ultrasons afin de déterminer des formes et donc de pouvoir se déplacer.

Le terme écholocation a d’abord été utilisé par Griffin en 1944 pour décrire la capacité exceptionnelle des chauves-souris volant dans l’obscurité à naviguer et à localiser leurs proies à l’aide de sons. Des expériences du XVIIIème siècle de l’abbé Spallanzani avaient déjà montré que des chauves-souris rendues aveugles se déplaçaient sans difficulté dans le noir. L’écholocalisation a depuis été identifiée et largement étudiée pour d’autres animaux, y compris les dauphins et les baleines à dents.

En 1749, dans sa Lettre aux aveugles à l’usage de ceux qui voient, Denis Diderot décrit un aveugle de sa connaissance qui était capable de localiser des objets silencieux et estimer leur distance bien qu’à l’époque on ignorait que le son était impliqué. Diderot croyait que la proximité des objets provoquait des changements de pression sur la peau, ce qui a conduit au concept de «vision faciale»; les objets étaient censés être ressentis sur le visage.
Diderot utilisera cette capacité sensorielle inconnue pour porter une attaque bien dans ses propos sur la religion et la perception que nous en avons mais ceci sort de l’objet de ce débat.

Plus près de nous, Ulysse (1918) est un roman de l’écrivain irlandais James Joyce qui est considéré comme l’une des œuvres les plus importantes de la littérature moderne. Dans un chapitre, Bloom, héros central du roman et moderne Ulysse, se promène dans Dublin et croise sur son chemin un jeune aveugle :

« Un jeune aveugle se tenait sur la margelle avec sa fine canne. Pas de tram en vue. Veut-il passer-Veux-tu traverser? Demanda Bloom. Le jeune aveugle n’a pas répondu. Il fronça faiblement les sourcils et déplaça sa tête de façon incertaine. -Vous êtes dans la rue Dawson, dit Bloom,. Molesworth Street est en face. Voulez-vous traverser? Il n’y a rien sur le chemin. La canne s’éloigna en tremblant vers la gauche. L’œil de M. Bloom suivit sa ligne et revit la camionnette de la teinturerie- Il y a une camionnette là-bas, dit. Bloom, mais ça ne bouge pas. Voulez-vous aller à Molesworth Street? -Oui, répondit le jeune homme : South Frederick Street. – Venez, dit Bloom. Il toucha doucement le coude mince: puis il prit la la main pour le guider vers l’avant. Pauvre jeune homme! Comment diable savait-il que cette fourgonnette était là? Doit l’avoir senti.

 

Plus tard dans le roman, il est rapporté que ce jeune aveugle est accordeur de piano qui suppose une audition fine et entraînée. Une telle observation dans un roman extrêmement vaste est sans doute due à une expérience personnelle de l’auteur, fin observateur du monde par ailleurs.

 

Dans le cas des aveugles et à la différence des chauves-souris, il ne s’agit pas d’émission d’ultrasons mais de productions de sons tels des clics similaires à ceux existant dans les langues bochimans en Afrique australe ou chez certains aborigènes d’Australie et que tout un chacun utilise pour appeler son chien… L’analyse en retour de ces sons permet d’apprécier les formes extérieures et de se guider. Certains aveugles développent des compétences en écholocation à un niveau élevé : en 1954, il est rapporté le cas d’un jeune aveugle avec des capacités spatiales remarquables, capable d’éviter les obstacles en vélo en émettant des clics avec sa bouche et en écoutant leurs échos.

echolocation

En 2011, des scientifiques ont étudié deux aveugles qui utilisaient l’écholocation dans leur vie quotidienne lors de l’exploration de sites urbains, de randonnées en VTT ou même pour jouer au basketball. Très curieusement lorsqu’on étudie en imagerie fonctionnelle (IRM) le cerveau de ces personnes, en leur demandant de produire ces sons et de les analyser, ce sont surtout les aires cérébrales habituellement dédiées à la vision qui sont sollicitées mettant en évidence une capacité à « imager » le monde extérieur malgré le handicap et que cette capacité préexiste à un niveau profond et sans doute très ancien de l’évolution des espèces capables de vision. Il semble exister dans cette population une meilleure capacité à discerner les indices acoustiques que chez les voyants et que cela devrait être possible d’entrainer plus spécifiquement ces personnes pour améliorer leur vie quotidienne. A une époque ou l’on implante des électrodes cérébrales pour traiter certaines maladies neurologiques (épilepsie, maladie de Parkinson), on peut imaginer que de tels moyens couplés à des ressources informatiques permettraient de mieux « visualiser » le monde extérieur…

Griffin, D.R., 1944. Echolocation par des aveugles, des chauves-souris et des radars. Science 100, 589e590.

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