Dominique A est aujourd’hui une figure familière de la chanson française contemporaine. Une question demeure : qui est-il vraiment ? Il a lui-même tenté d’y répondre, à travers plusieurs essais et écrits autobiographiques dont Y revenir (2012) et Ma vie en morceaux (2018). Cette introspection est aujourd’hui au centre du livre Dominique A, solide, série d’entretiens biographiques réalisée avec et à l’initiative du journaliste Grégoire Laville. Ouvrage paru le 29 mai 2020 aux éditions Locus Solus.

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Grégoire Laville

Depuis quelques années, le journaliste indépendant Grégoire Laville collabore régulièrement avec plusieurs médias bretons, dont Unidivers. Cet amoureux de chanson française et de rock est également l’auteur de plusieurs ouvrages autour du paysage musical de l’Hexagone. On lui doit déjà trois livres d’entretiens : Cali & Miossec, rencontre au fil de l’autre (publié en 2006 aux éditions Le bord de l’eau), Quand Rennes s’est révélée rock (somme consacrée au rock rennais des années 80, publiée en 2018 aux éditions Ouest France) et Da Silva, il a souvent fait noir avant la nuit (sorti en 2019 aux éditions Braquage). En 2019, il s’est de nouveau prêté à l’exercice et a confronté sa sagacité au Nantais Dominique A.

Grégoire Laville nourrit cette admiration depuis 1992, date des débuts de l’artiste en solo. Alors âgé de 16 ans, le futur journaliste assiste à un concert du jeune auteur-compositeur-interprète à Nantes, suite à la sortie de son premier album La fossette. Depuis, cet attachement ne s’est pas démenti et au moment où le nouvel écrivain publie son premier livre, il pense déjà à s’entretenir avec le musicien. C’est en 2018 qu’il le rencontre pour la première fois, dans les coulisses de la rédaction de Quand Rennes s’est révélée rock. Après s’être exprimé sur le rôle de la scène rock rennaise des années 80 dans son éducation artistique, l’artiste accepte de se livrer à Grégoire Laville dans le cadre d’un livre d’entretiens biographiques : intitulé Dominique A, solide, il est paru le 29 mai dernier aux éditions Locus Solus.

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La préface de cet ouvrage est signée Rebecca Manzoni, journaliste musicale et animatrice des émissions Tube & co et Pop & co sur France Inter. Elle y souligne avec justesse ce qui fait la saveur particulière du livre : « Les échanges entre ces deux-là sont aussi vivants qu’ambitieux ». De fait, ils se sont déroulés dans plusieurs cafés de Nantes, dans une ambiance chaleureuse et épicurienne. Il en résulte une série d’entretiens « fleuves » mais non moins passionnants, dont la forme plutôt libre décloisonne le format habituel et souvent corseté de l’interview classique. Si les allers-retours sont donc nombreux, c’est pour mieux rendre compte de cette spontanéité et nous donner ainsi le sentiment de se trouver nous-mêmes au beau milieu de ces conversations.

Comme le rappelle Grégoire Laville dans son avant-propos, Dominique A a imposé dès ses débuts solo un positionnement esthétique radical et détonant. Dans La fossette (1992), l’auteur-compositeur-interprète dévoilait une voix androgyne et effacée, qui côtoyait des instrumentations minimalistes. Une démarche en écho avec une forte attente de renouvellement musical et dont le caractère atypique le rapprochait entre autres de Philippe Katerine, qui débuta sa carrière la même année. A cet égard, Dominique A revendique d’ailleurs son appartenance à une génération souvent mal considérée à son époque : celle des artistes français férus de rock et de musiques alternatives qui ont commencé leur carrière au début des années 90. Grégoire Laville estime d’ailleurs que dans ce contexte, l’artiste a contribué à réactualiser « l’image du masculin dans le rock français », point commun qu’il partage notamment avec Miossec. On apprend d’ailleurs que c’est l’écoute du fameux « Le courage des oiseaux » qui incita le Brestois à se lancer en solo, trois ans avant la sortie de son premier album Boire (1995).

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Photo: source Facebook.

Dans ce livre, Dominique A nous donne des clés de compréhension de sa carrière et son évolution artistique. Il nous projette ainsi dans les coulisses mouvementées, voire tumultueuses de la création de ses albums et de ses tournées, dont les contours ont forgé l’auteur-compositeur-interprète qu’il est aujourd’hui. A la même occasion, l’artiste replonge aussi dans le paysage musical de chacune des périodes qu’il a traversé, dont l’essor de la new wave des années 80 et le développement des courants alternatifs pendant les années 90. Il nous livre au passage son témoignage d’une époque désormais révolue mais toujours aussi fascinante, à la lumière duquel on mesure l’évolution de notre approche de la musique, notre manière de la découvrir, de la « consommer » et de la faire, au terme des 40 dernières années. A cet égard, les souvenirs du Nantais semblent quasi intacts, vivaces et précis. Dans le même temps, on remarque que l’artiste porte un certain recul sur sa vie passée, grâce auquel il semble poser un regard extrêmement lucide sur la vie de groupe et de musicien.

A de nombreuses reprises, Dominique A revient sur ses différentes et multiples influences : certaines d’entre elles furent fondatrices, comme la chanson francophone de Jacques Brel et Jean Ferrat pendant son enfance, puis le rock des rennais Marc Seberg et de Sapho ou encore la new wave de Joy Division pendant l’adolescence. D’autres, plus tardives, l’ont amené à renouveler son esthétique au cours de sa carrière. Ainsi, sa découverte de la folk de Leonard Cohen et de Nick Drake furent essentielles dans la création de ses albums L’horizon (2004) et La fragilité (2018).

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Dominique A. Photo: Vincent Delerm.

Pendant ces entretiens, le Nantais aborde également une autre forme artistique qui bouleversa sa manière d’écrire : la littérature, en particulier celle contemporaine et francophone. L’artiste nourrit cette passion depuis la fin des années 90: à cette période, il découvre une nouvelle génération d’écrivains parmi lesquels Dominique Fabre, dont il dévore le roman Celui qui n’est pas là (1999). Dès lors, il se lance à corps perdu dans une relation de plus en plus passionnée à la littérature, dont l’inspiration sera déterminante dès la création de l’album Tout sera comme avant (2004).

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Dominique A au festival Sémaphore en chanson de Cébazat, le 13 novembre 2018. Photo: Yann Cabello.

Comme le remarque Grégoire Laville, Dominique A s’avère plutôt loquace et ne manque pas d’anecdotes lorsqu’il retrace les différents évènements qui ont jalonné sa vie et sa carrière toujours en cours. Une vie que l’on trouvera illustrée par une sélection de photos issues des collections personnelles de l’artiste et de ses proches, sur lesquelles il apparaît seul ou avec ses compagnons de route. Il évoque en outre, sans exhibitionnisme, certains aspects de sa vie privée qui ont joué un rôle certain dans la création de chacune de ses œuvres. Parmi eux, une douloureuse rupture amoureuse dont le traumatisme trouve son expression dans le Disque sourd et La fossette, que Dominique A décrit comme « un album de désespoir qui s’ignore ».

Au fil de ces échanges, Grégoire Laville a également su capter les contradictions qui habitent l’artiste, en particulier son tiraillement entre un « orgueil à rester confidentiel » et une aspiration à la reconnaissance. Des paradoxes que Dominique A assume totalement et qui témoignent de sa profonde humanité, une complexité qui traduit peut-être une recherche d’un certain équilibre. Dans ce cadre, le musicien n’hésite pas à exprimer des avis tranchés et une vision à la fois ouverte, nuancée et exigeante du monde de l’art et de l’industrie musicale. Cette apparente intransigeance reflète son intégrité artistique et son souci d’apporter une transcendance à travers sa musique, obsession à laquelle il ne saurait toujours pas renoncer. Mais en dépit de sa méfiance envers le show business et sa distance à l’égard des milieux du hip-hop et de la pop internationale, on remarque aussi qu’il se garde de tout sectarisme. En témoignent notamment ses multiples collaborations, dont celle avec Calogero sur son album L’embellie (2009), ou encore le regard bienveillant qu’il pose sur certains artistes de la scène actuelle comme Radio Elvis et Clara Luciani.

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Dominique A. Photo: Vincent Delerm.

Pendant ses concerts, l’attitude scénique et artistique de Dominique A est souvent perçue comme ascétique et sobre dans son expression. Un côté « moine soldat » qui lui colle à la peau et fut même interprété comme une forme de rigorisme. En réalité, c’est un artiste à la fois ancré dans le concret, bon vivant et ouvert qui s’est confié à Grégoire Laville. Il relie d’ailleurs ce lyrisme pudique à sa propre ligne artistique, qu’il résume sous le terme de « new wave rive gauche » : forgée depuis l’adolescence, elle allie une approche textuelle exigeante à une quête vers la tension et une réelle profondeur expressive. C’est selon lui une composante essentielle de son art, un fil rouge qui traverse tous ses albums, parallèlement à sa mélancolie, un « caillou noir » qu’il considère comme un héritage familial. « C’est à la fois ma force et ma faiblesse » estime-t-il lorsqu’il évoque cette apparente raideur sur scène. C’est pourtant bien ce double versant qui fait tout le charme de Dominique A : une sensibilité indéniable qui prend corps dans sa voix lyrique et côtoie une attitude intègre. C’est sans nul doute cette ligne artistique « solide » qui lui a valu l’attachement d’un public fidèle depuis bientôt 30 ans.

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Dominique A au festival Sémaphore en chanson de Cébazat, le 13 novembre 2018. Photo: Yann Cabello.

Dans cet ouvrage, l’artiste reconnaît lui-même que la majeure partie de ses admirateurs reste lettrée et assoiffée de culture. Cependant, l’enfant de Provins est plus que jamais soucieux de rendre sa musique accessible à un public plus large. Cette même préoccupation l’a ainsi poussé à créer en 2016 le collectif d’artistes Des Liens, dont l’objectif est d’ouvrir le monde des musiques actuelles aux plus défavorisés. Présente dans 4 villes de France (Rouen, Paris, Nantes et Bordeaux), cette association constitue l’un des principaux engagements sociaux de l’artiste au sein même de sa pratique de musicien. C’est d’ailleurs à la lumière de son expérience personnelle que le Nantais se déclare convaincu du pouvoir salvateur de la culture et de la véritable « utilité sociale » de l’artiste dans notre société. Autant de valeurs humanistes qui l’éloignent du cliché de l’artiste réfugié dans son intériorité, déconnecté des questions sociales, les abordant avec distance et superficialité.

28 ans ont passé depuis son premier album et Dominique A occupe aujourd’hui une place à part dans la chanson française. Pour autant, ces entretiens biographiques ne sonnent pas l’heure des bilans. Car en dépit de sa pause entamée après sa tournée solo acoustique, l’artiste ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : depuis ces échanges, il a enregistré une belle reprise de « L’éclaircie » de Marc Seberg dévoilée au début du confinement. Le 10 juillet dernier, est également sorti son EP Le silence ou tout comme: enregistré tout en retenue, il a été créé autour de cette période singulière et rend, au passage, un subtil hommage à l’artiste Christophe, décédé le 16 avril dernier.

Aujourd’hui, le Nantais poursuit sa route avec plusieurs projets en tête, qui sont autant de raisons pour lui de continuer son chemin. Et il nous donne rendez-vous en 2022, pour la probable sortie de son prochain album. Dans l’intervalle, la lecture de ce livre devrait permettre à beaucoup d’entre nous, aficionados comme néophytes, de (re)découvrir un artiste dont l’univers musical et poétique n’a pas fini de nous étonner…

Dominique A, Solide, Dominique A & Grégoire Laville. Editions Locus Solus. 238 pages. 17 euros. Paru le 29 mai 2020.

Dominique A et Grégoire Laville seront en dédicace :

  • Le jeudi 17 septembre 2020 à 18h à l’espace Ouest-France de Rennes.
  • Le vendredi 18 septembre 2020 à 18h au café de la librairie Dialogues de Brest.
  • Le samedi 19 septembre à 11h aux Ateliers des Capucins de Brest, pour Les rencontres brestoises de la BD.

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