actualités littéraires

« Les jeux de mots sont la forme la plus élevée de la littérature », disait le provocateur et maître de l’inattendu Alfred Hitchcock. Pourquoi pas ? De toutes les manières, ils nous distraient modestement du sombre quotidien de notre actuelle décennie. Et quelques perles de fantaisie verbale et imaginative au fil de nos lectures peuvent y aider…

Qui a écrit ces mots ? Un romancier de courant « oulipien » ? Ou plus banalement un pratiquant addictif et compulsif du SMS ? « Je ne me contente pas de de transformer Hérault en Ero, j’écris froidement RO. Non moins froidement, j’écris NRJ pour énergie et RIT pour hériter. Je me garde bien de mettre « Hélène a eu des bébés. Combien plus court grâce à mon procédé LN A U D BB. Ce roman auquel je travaille jour et nuit sera tout entier écrit dans ce parti-pris. C’est le récit des aventures d’un jeune algérienne, intitulé O DS FMR. »

On bien encore ceci ? Un moderniste ennemi du papier, doublé d’un apôtre de l’ebook ? « Vous pensez bien que ce n’est pas sans le plus sérieux des motifs que je viens me livrer à d’intarissables jérémiades sur l’imminente disparition des arbres causée par la consommation de plus en plus folle de papier imprimé. Le but de notre nouvelle société, but éminemment anticataclysmal et géophile, vous le devinez ici : suppression de l’emploi du papier partout où cette substance ne se trouve pas essentiellement indispensable et son remplacement par des matières ou des procédés plus conformes à l’état actuel des connaissances, suppression catégorique du papier dans ce petit monde de quotidiens périodiques et autres ouvrages jusqu’à présent tributaire de l’exclusive, de la barbare typographie. »

Et ceci, écrit par un visionnaire et un fondateur de la mouvance écologiste ? « L’homme met son orgueil, croirait-on, à se passer des forces que la nature met si généreusement à sa disposition. Qui pense à utiliser le souffle de Borée pour charger, par exemple, chaque accumulateur ? Et la force des marées ? À part quelques rares et timides expériences, quel ingénieur songe sérieusement à tirer parti de cette intarissable, régulière et incalculable énergie ? Non, l’homme fait son malin, il préfère construire de coûteux moteurs et brûler des provisions de charbon dont il verra bientôt la fin. Au fond l’homme est un grand gosse qui adore faire de la fumée. »

Et enfin cela, écrit par une activiste proche des mouvements féministes, pointant les moindres inégalités entre genre masculin et genre féminin ? « Vous n’ignorez pas, cher Monsieur, que lorsqu’un adjectif s’applique à deux noms dont l’un est masculin et l’autre féminin, cet adjectif doit se mettre au masculin. Il faut par exemple dire « ces arbres et ces fleurs sont beaux » En un mot dans la grammaire comme dans la société actuelle, c’est le masculin qui prédomine. Oh, certes, je ne viens pas demander aux pouvoirs publics de chambarder cet état de choses, je voudrais simplement créer un mouvement d’opinion tendant à bien montrer l’injustice, l’arbitraire, tranchons le mot, la goujaterie d’un tel procédé. »

Un indice ? Toutes ces phrases sont extraites d’articles écrits entre1898 et 1902. Autre indice : l’auteur n’est pas un(e) révolutionnaire ou un(e) anarchiste bon teint, ou une suffragette mais tout simplement un humoriste, et c’est… Alphonse Allais qu’un petit éditeur a remis à l’honneur il y a vingt ans, Le Pont du Change, dans un bref et savoureux recueil intitulé « L’agonie du papier et autres textes d’une parfaite actualité ». Car Allais y parle également dans la même veine, aussi loufoque et délicieuse qu’intelligente et prémonitoire, de l’amélioration de la qualité de l’air en ville, de l’insécurité dans les banlieues, de la création d’une plage à Paris (et sur ce point, la mairie de la capitale a tenu – tardivement – le pari !), de la qualité des agents des services publics….

À croire que Jules Verne n’était pas le seul prophète et agitateur d’idées à cette époque ! Un autre prosateur usa lui aussi d’un charme littéraire et imaginatif tout à fait délicieux et prémonitoire, un auteur bien oublié, Octave Uzanne, qui, lui, annonçait à son tour, en 1894 – étrange anticipation avec… 1984 ! -, « La fin des livres » et promettait l’avènement du livre-audio à un moment où le phonographe entrait dans les foyers. Et voilà ce qu’il en disait : « Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point, que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude. Je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s’accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent? Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l’égoïsme de l’homme; l’ascenseur a tué les ascensions dans les maisons; le phonographe détruira probablement l’imprimerie. Il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront et tiendront dans la poche; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites. Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l’hygiène et l’instruction, d’exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l’excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Canons du Colorado. Après nous la fin des livres ! »

Alors amusez-vous à lire les textes de ces deux « prophètes de malheur » du livre en papier, dont les deux ouvrages, faits de ce papier présent comme jamais, sont toujours en vente dans les meilleures librairies plus d’un siècle après leur parution !


L’agonie du papier et autres textes d’une parfaite actualité, par Alphonse Allais, Editions Le Pont Du Change, 2011, 80 p., ISBN 9782953425925, 12 euros

La Fin des Livres par Octave Uzanne, Editions Manucius, 2008, coll. Littérature, 50 p. ISBN 978-2-84578-090-3, 5.10 euros

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