Des enfants en particulier, DES ENFANTS de Sophie Laly

Des enfants en particulier

DES ENFANTS
film documentaire de Sophie Laly

Sur le principe du montage cut, ou à l’image des énergies enfantines, ce film-documentaire propose un regard éclaté sur ce qu’est le travail des enfants danseurs de la pièce « enfant », spectacle chorégraphique de Boris Charmatz créé pour la Cour d’honneur du Palais des Papes au Festival d’Avignon 2011. Tourné pendant les représentations à Lisbonne et à Paris en 2011, le film compose un portrait de ces enfants âgés de 6 à 12 ans, lors des temps d’échauffement, de répétitions et de représentation.

Samedi 8 juin à 11h, le cinéma l’Arvor et le Musée de la danse, commanditaire du film, invitaient les Rennais à une projection gratuite du film de Sophie Laly[1] en présence de la réalisatrice, ainsi que de jeunes danseurs ayant participé à la tournée d’enfant accompagnés de leurs parents.

Sans rien connaître au spectacle de Boris Charmatz, enfant[2], impossible de faire des comparaisons, des allers et retours entre la chorégraphie et le film documentaire. Le film n’apparaît alors pas comme un « produit dérivé » du premier et l’on fait l’expérience spectatorielle d’une œuvre artistique autonome. Ainsi, voilà peut-être des conditions idéales pour découvrir et apprécier le documentaire de Sophie Laly, pour lui-même.

Le film commence par nous montrer un écran noir, alors qu’une voix off, une voix enfantine féminine, nous fait une description rapide du déroulement du spectacle enfant  de son début jusqu’à la fin. Il y est question de course, d’immobilité, de sommeil, d’ouvrir les yeux, de s’étendre, de tirer ou d’être tirés, de grue, de cornemuse, d’une dizaine de moments dansés dont le krump et le drunk. Libre au spectateur d’imaginer le spectacle et de le projeter mentalement sur l’écran à partir de ces bribes d’informations, à la fois très concrètes et emplies de poésie enfantine. D’emblée, c’est donc le regard des enfants, autant sujets qu’objets, qui est mis en valeur. Ce préambule nous annonce aussi que tout point de vue individuel reste fragmentaire, et que témoigner de la réalité revient à exprimer sa subjectivité propre.

Dans la seconde scène inaugurale, un enfant danseur, un garçon, explique, avec un brin d’ironie, le pourquoi du titre de la chorégraphie enfant. Le titre est censé faire référence à la notion d’enfant en général, pas d’enfants en particulier, ainsi il a été préféré à enfants, ou des enfants. Et voilà le titre du film justifié. Il s’agira donc de décrire la vie d’enfants, en particulier, de vrais petits individus.

sophie laly - des enfants - 2
Sophie Laly, Des enfants

 La réalisatrice Sophie Laly évolue dans le milieu de la danse depuis une dizaine d’années et a notamment déjà filmé par le passé des œuvres chorégraphiques qu’elle a capté en adoptant le point de vue d’un spectateur virtuel. Ici le parti-pris est différent puisque le premier objectif est de rendre compte, au plus près, des gestes des enfants et danseurs, en répétition. Elle a choisi de s’intégrer au groupe d’enfants. Et sur la scène, elle se fait oublier, se fond dans le décor. Elle a déjà fait ce type d’expérience d’ « invisibilité » par le passé aux côtés de danseurs et selon ses dires n’a pas eu grand mal à trouver ses repères sur scène. En revanche, lorsqu’elle évolue dans les coulisses, couloirs, salles de classe ou de jeu, chambres d’hôtel, là il n’est plus question d’invisibilité, bien au contraire, et l’on ressent la complicité de la cinéaste avec les enfants. Certains, semblent oublier tout à fait son statut de cinéaste et viennent s’approcher tout près afin de lui montrer un objet ou lui faire sentir une odeur tandis que d’autres au contraire s’adressent avec malice directement à la caméra et ont plaisir à jouer les guides, à nous présenter le décor dans lequel ils évoluent durant la tournée et à nous faire part de leurs diverses activités parallèles à la danse.

Sophie Laly, Des enfants
Sophie Laly, Des enfants

 L’art documentaire atteint souvent son meilleur lorsqu’il se fait art de l’épure, ou art de l’ascèse, Less is more. Ce que l’on ne montre pas est parfois presque aussi important que ce qui est montré. Et à l’évidence, Sophie Laly a fait des choix forts lors du montage car non seulement elle enchaine des moments d’une grande intensité mais elle évacue aussi tous les clichés, qui nourrissent habituellement les produits de télé-réalité, comme certains films sur la danse[3], où l’on voit des amateurs faire leurs premiers pas dans le monde du spectacle. Ainsi, nous sont épargnées les trop habituelles scènes de dispute, les colères des coaches et chorégraphes, les confessions intimes, les « petites larmes », les applaudissements, les coups de fil, les retrouvailles avec les parents, etc., etc. Ces dimensions ne sont pas toutes absentes du film, mais un enfant debout sur son lit saisissant un téléphone, ou une voix off évoquant les émotions procurées par les applaudissements suffisent à nous les faire saisir, sans jamais insister lourdement. Et sans pour autant empêcher l’apparition de moments anecdotiques croustillants, de situations cocasses comme lorsque que les enfants nous font voir les cadeaux qu’ils reçoivent lors des premières ou lorsque les petits danseurs aux tympans sensibles se bouchent les oreilles à proximité du joueur de cornemuse ou sursautent sous un tonnerre de larsen.

Sophie Laly, Des enfants
Sophie Laly, Des enfants

 Enfin ce film a de hautes vertus pédagogiques. En effet, le spectateur qui ne manie aucunement les discours et les usages de la danse contemporaine peut saisir, grâce à ce documentaire, certains enjeux de la création chorégraphique. Comme Boris Charmatz et ses collègues s’adressent à des enfants, ils s’emploient à parler de choses très concrètes liées à la disposition des corps, à leur déplacement, à l’équilibre de leurs masses, sans jargon technique ni sous-entendus implicites. Il s’agit de trouver des solutions pratiques à des problèmes pratiques, avec un langage simple et accessible, et tout en privilégiant un esprit de jeu, avec des règles à appliquer et d’autres à contourner. Comment se répartir en petits groupes sur la scène ? Comment tirer un corps et comment se laisser tirer ? Comment pousser et repousser ? S’allonger sur, et s’allonger sous ? Et sans douleur inutile, sans esprit de sacrifice, avec le plus grand respect pour le corps de l’enfant comme celui de l’adulte. Un étonnant rapport de confiance s’instaure entre danseurs adultes et enfants et la caméra saisit notamment un moment très éloquent, et émouvant, où derrière le rideau de la scène, un enfant ferme les yeux, relâche son corps et s’abandonne complètement à la danseuse qui va entrer dans le spectacle en le portant sur l’épaule et la tête. Certaines scènes pointent également les ambiguïtés liées à toute création artistique. Par exemple il est demandé à des enfants expérimentés, devenus de vrais danseurs bien aguerris à leurs rôles de retrouver, pour tel moment du spectacle, la fraicheur, la spontanéité des premières fois. De même, adultes et enfants s’interrogent : le cheveu domestiqué par tant et tant de coups de peigne juste avant le spectacle vaut-il mieux que le cheveu ensauvagé qui s’étale sur les fronts en mèches humides et tortes pendant le spectacle ? Avant, on y pense… Pendant, on oublie…

Des enfants (2013),  Sophie Laly, 1h00, production du Musée de la danse de Rennes

[3] Je pense par exemple, au risque de la provocation, à un film documentaire que je n’ai pas pris la peine de regarder jusqu’au bout, il s’agit de Les Rêves dansants. Sur les pas de Pina Bausch (Tanzträume – 2010) de Anne Linsel et Rainer Hoffmann, qui, de mon point de vue, recourt, sous un vernis d’élégance sophistiquée patiné d’humanisme sirupeux, au même type de voyeurisme que la téléréalité.

 

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