Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit.
Jamais d’autres que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien.
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit.
Corps et biens (1930)

Robert Desnos

Alors qu’un nouveau corps vient d’être repêché dans la Deûle à Lille, lundi 14 janvier 2013, le dernier roman de Michel Quint est totalement au fait de l’actualité. Il faut dire en effet que l’auteur, vivant dans la région, avait comme chacun ici été interpellé et ému par les nombreuses disparitions de jeunes, noyés dans le cours d’eau qui borde la ville, et ce d’autant plus que des noyades similaires ont été enregistrées à Bordeaux et à Nantes, et notamment celle d’un jeune homme, fils d’une des anciennes élèves de Michel Quint.

En 2009 et 2011, sept cadavres ont en effet été retrouvés à Lille ou aux environs, tous noyés dans des circonstances plus ou moins mystérieuses dans la Deûle, un chiffre qui semble dû au hasard et au fait que le cours d’eau, qui n’est pas bordé de barrières sur toute sa longueur (mais ne l’était pas du tout à l’époque), se trouve non loin du centre-ville et des rues animées aux innombrables bars attirants jeunes et moins jeunes, mais qui a dans la région donné lien à moult échafaudages de théories et de très nombreuses discussions, car tous, connaissions quelqu’un qui connaissait quelqu’un qui… Le Nord est tout petit !

Bref, entrons maintenant dans la fiction ! Le jeune Sébastien Arnoux a disparu, et si la disparition de ce futur espoir du Losc n’inquiète au départ que sa charmante sœur, elle va pourtant toucher tous ceux qui le côtoyaient, et bien d’autres encore. Lisa ne croit pas à la thèse de l’accident, et veut à tout prix retrouver Sébastien. Par un heureux hasard, Jules se trouve sur son passage – littéralement puisqu’il est en train de refaire le parquet de l’entrée de l’immeuble – et n’hésite pas une seconde, face au sourire de la demoiselle, à lui porter secours. Il ne sait pourtant pas dans quel nid de guêpes il met les pieds… Car de colleurs d’affiches, les deux jeunes deviennent enquêteurs à plein temps ou presque, entrainant dans leurs recherches tous leurs amis et leur famille, et notamment la mère de Jules, sa tante et son oncle et sa cousine Emma, qui n’a peur de rien ou presque, ainsi que ses amis du bar l’In Quarto dans le Vieux-Lille, où il est reçu comme un fils, et bien plus…

Le footballeur aurait-il été supprimé du fait d’un règlement de compte, par jalousie, pour une histoire d’amour qui aurait mal tourné ? Il appartenait au monde du sport, mais aussi à celui de la nuit, deux univers où règne la loi du talion et du silence…

Pas un mot de plus sur l’histoire qui est d’une richesse incroyable, va de rebondissement en rebondissement, et donnera au lecteur, et pour son plus grand plaisir ! des sueurs froides et de multiples interrogations quant au nom du ou des coupables. Il y aura d’autres morts, qu’on n’attend pas, aussi peu que le dénouement, vraiment bien goupillé.

Michel Quint n’a plus à faire la preuve de son talent puisqu’il est un auteur reconnu depuis de longues années et que ses romans ont séduit des milliers de lecteurs, mais par cet ouvrage, il développe encore plus son talent pour imaginer des intrigues policières, un style dans lequel il excelle. Dans Close-up, déjà, il promenait le lecteur au fil de sa plume dans Lille et sa région et l’intrigue ne laissait pas le temps de reprendre son souffle.

Avec En dépit des étoiles, vous ne cesserez de déambuler dans Lille, et ceux qui connaissent la ville adoreront retrouver les quartiers, les rues, les immeubles, ou les localités avoisinantes. Ceux qui n’ont pas encore mis les pieds dans le Nord (et c’est un tort !) trouveront là une occasion parfaite pour partir à la découverte de cette si jolie ville, dont le charme est méconnu, malgré la qualité d’accueil bien réelle de ses habitants.

Bref, autant qu’une intrigue policière passionnante et pleine d’humour, l’auteur nous offre comme un cadeau une description de la ville, avec sa gouaille coutumière de vrai chti. La verve de Michel Quint est ici poussée à son apogée, et c’est un bonheur de lecture à nul autre pareil que de se laisser bercer par ce style plus que fleuri qui image si bien les gens du coin. Du coup, il faudrait lire ce roman deux fois, une pour se régaler de l’histoire, et une seconde fois pour déguster lentement et avec passion le style, les mots, l’humour, bref, le grand art de l’auteur à raconter des histoires.

Michel Quint, « En dépit des étoiles », Eho, 17 janvier 2013, 288 p., 19 €.

Pour le lancement du roman, une visite de Lille en compagnie de l’auteur est organisée par Libfly et avec la complicité des Amis du Genièvre le 21 janvier.

 Extrait :

Le soleil furieux donnait à la scène des allures de tragédie. Le genre antique avec du destin implacable et des reines adultères résignées à mourir sous le glaive de types revenant de guerre, chargés de butin et d’une belle captive aux bras blancs. Ou alors avec de vieilles épouses résolues à saigner ces rois jadis aimés. Ces couples en débandade débrouillent leurs honteuses affaires d’amants et de maîtresses en coulisses et se balancent des pentamètres iambiques pleine poire devant des palais en ruine. Parfois aussi, les femmes délaissées assassinent leurs enfants pour faire souffrir leur père. Mais les survivants s’étripent au dernier acte, voilà qui est assuré. Ensuite, sur d’autres théâtres, les orphelins, les serviteurs fidèles et les dieux s’occupent des vengeances qui s’imposent. Pourquoi le fait divers d’aujourd’hui aurait-il été moins sanglant que le mythe des temps anciens ?

Une jeune femme attend, en bikini rouge, longue et mince, le cheveu vénitien court bouclé, une main en visière, l’autre qui tient celle d’un petit brunet cul nu, T-shirt imprimé d’un trognon de pomme ou d’un papillon, trois ans au pire, qui suce son pouce. Je vois leur immobilité tendue. Derrière eux, les quatre ou cinq maisons paysannes de pierre sèche, à peine séparées par la circulation d’étroites calades tortueuses, dégringolent de la colline. L’ensemble tiendrait sur la paume ouverte d’un ogre. Sa restauration est en cours, pour composer bientôt un seul lieu d’habitation. Certaines bâtisses déjà retapées, couvertes à neuf, fenêtres et volets hermétiques, bien en vie, d’autres, mi-éboulées, sans toit, sont des squelettes anciens sur ces champs de fouilles, de pauvres os blanchis dont personne ne sait rien, et qu’on va tâcher de ressusciter le plus dignement possible.
Sur le chemin pentu, entre les oliviers plusieurs fois centenaires, la femme et l’enfant paraissent guetter la venue d’un visiteur, d’un messager accouru annoncer l’issue d’une lointaine et incertaine bataille. Les lèvres de la jeune femme dessinent aussi une grimace, parce qu’elle n’en peut plus des odeurs lourdes, vanillées, du midi plein sur la caillasse, de celle des fruits pourrissants, vinaigrée je suppose, du son vrillé des cigales, de la chaleur en trop. Et puis les fantômes anciens la frôlent à lui hérisser le poil. Elle a étrangement sommeil à cette heure-ci, elle ne se l’explique pas, le petit lui pèse à bout de bras comme un sac inerte. Alors elle recule dans l’ombre intérieure de l’ancien pressoir tout proche, pas encore couvert, mais prêt à une nouvelle charpente. Elle y tire le gamin et une fois au plus profond, comme ils tordent le cou pour voir dehors par la grand-porte béante, quelqu’un les appelle depuis la venelle en surplomb qui affleure le haut du mur, plus étroite qu’une largeur d’épaules. Ils lèvent les yeux : Oui, qu’est-ce que ?

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