Contrairement à ce que le titre laisse supposer, le personnage principal, et qui est le narrateur de l’histoire, n’est pas Mozart, mais Antonio Salieri. Salieri est un compositeur contemporain de Mozart et son rival et le film met l’accent sur cette rivalité devant la musique. Pour nous cependant, l’exactitude historique n’est pas essentielle. Ce qui est intéressant, c’est une distinction conceptuelle illustrée par ce film.

Salieri représente le talent : il a tout donné à la musique, il a renoncé à tout, il sacrifié sa vie pour elle, il a choisi de garder la chasteté pour la sublimer dans la musique. C’est un travailleur acharné, et à force de travail, il a réussi a former un talent qui a trouvé sa reconnaissance dans le public. Mais ce qui lui manque, c’est la liberté de l’inspiration, les idées brillantes et géniales. Il lui manque le génie. Or le génie, c’est un don que Dieu ne lui a pas accordé et qu’il a donné à Mozart. C’est toute l’ambiguïté. Mozart, c’est une facilité déconcertante, un musicien qui compose sans rature, sans retouche, d’un seul jet et dont l’inspiration est d’une d’une fluidité insolente. Quand Salieri prend en main une partition de Mozart, il y tout de suite cette prise de conscience : ce qu’il a toujours cherché est là, c’est le rêve même d’un musicien, d’être comme l’instrument de Dieu. La haine de Salieri envers Mozart sera d’autant plus forte. Pourquoi Dieu a-t-il élu cet homme finalement quelconque pour lui donner un tel don ? Pourquoi par moi, Salieri ? Si Salieri veut détruire Mozart, c’est qu’il en veut à Dieu.

Salieri est le seul qui comprenne parfaitement le génie de Mozart. L’empereur dit embarrassé au début à propos d’une pièce  » il y a trop de notes « . A quoi Mozart répond que non, c’est parfait, il n’y a rien à ajouter, ni à retrancher. C’est justement un attribut du génie que de savoir d’instinct là où l’œuvre atteint sa perfection, l’équilibre qu’il ne faut plus retoucher. L’artiste de talent, qui n’a que du talent, gratte, regratte et finit par défigurer ce qui a pu aurait pu être une heureuse inspiration. L’artiste de génie tout de suite voit l’équilibre. Salieri sait très bien comment cela se produit. Cette « créature » comme il le dit entend la musique et ne fait que la gribouiller sur le papier ensuite, tout est là dans ma tète dit Mozart, le reste est recopiage. Cela, Salieri n’a jamais pu le faire, aussi va–t-il détester Mozart car il révèle au fond sa médiocrité. A la fin du film, il y a cette étonnante envolée de la folie : venez à moi tous les médiocres de la terre, je suis votre saint patron! Le pathétique est extrême, car au fond seul Salieri comprend très bien la musique de Mozart plus que tout autre. Il l’apprécie bien plus que d’autres, il ne rate pas une seule représentation de ses opéras. Mais à l’écoute, c’est tout à la fois l’éblouissement de la beauté, de la perfection musicale et un couteau planté en plein cœur, car lui n’a jamais pu atteindre à de tels sommets. Il n’est pas dupe des honneurs du Prince lors de la représentation de ses propres œuvres, il sait bien qu’il n’a pas l’inspiration d’un Mozart. La seule reconnaissance qu’il aimerait, c’est celle de Mozart lui-même, que Mozart puisse lui dire qu’il a du génie, ce que Mozart ne dira pas, il se moquera même de sa musique. Dès le début, Mozart va le tourner en dérision devant le prince en improvisant sur un thème qu’il avait écrit, en lui montrant qu’il est capable immédiatement de retenir ce qu’il vient d’entendre et de lui donner une âme plus riche que ce que Salieri avait écrit. Il est très difficile, pour celui qui s’est tant donné de mal par le travail, d’accepter qu’un autre fasse bien mieux avec autant de facilité, comme en se jouant. C’est une humiliation.

Mozart est doué, terriblement doué et en plus il se sait, il sait qu’il a du génie, et il est même assez prétentieux. Ce que Salieri ne supporte pas, c’est ce contraste insultant entre une apparence extérieure si grossière, un individu quelconque, même pas moralement ni intellectuellement élevé et une inspiration si divine, tellement au-delà de l’humain. Pourquoi tout cela ensemble ? Pourquoi ce don donné à cet individu ? Pourquoi Dieu a-t-il choisi pour messager de sa musique cet homme ? Évidemment Forman force un peu la note et présente Mozart sous un jour peu flatteur : un cabotin superficiel, un amuseur public complètement immature, Mozart n’est qu’un gamin auquel Dieu a donné un don qui paraît surfait pour sa personne et cela, Salieri ne peut pas l’accepter. Il trouve que Dieu a été injuste. Il conduira Mozart à la mort pour cela, mais il participera de la magie de la création en tenant la plume sous la dictée de Mozart, (pour le magnifique Requiem) il aura cette faveur unique de voir le génie à l’œuvre directement. Il sera au fond l’ennemi le plus proche, tout près d’être l’ami, si ce n’était cette blessure d’amour-propre inguérissable qui nourrit sa rancune.

Une précision pour finir: le film est une fiction, ce n’est pas du tout un document historique, ni un documentaire. Il faut l’aborder comme une illustration d’un certain nombre d’idées. C’est tout. Ne pas le prendre au premier degré.

Serge Carfantan

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