Le photo-journalisme du XXe siècle, c’est Capa et Cartier-Bresson. L’histoire oublie trop souvent le troisième mousquetaire : David Seymour  (1911-1956). Oubli réparé par la publication de l’ouvrage de Carole Naggar intitulé : David Seymour. Vies de Chim.

 

C’est un soir de mai 1947. New York. Premier étage du MOMA (Museum of Modern Art). Ils sont au moins trois autour d’une bouteille de champagne. Un Magnum de champagne plus exactement. Ils s’apprêtent à révolutionner le monde du photo journalisme pour plusieurs décennies. Ils trinquent, ils boivent, ils signent. À la nôtre.

Robert Capa
David Seymour et Robert Capa, 1952.

Le premier d’entre eux s’appelle Henri Cartier Bresson. Il assiste à sa première exposition posthume de son vivant ! Prisonnier en Allemagne, on le croyait disparu. À côté de lui, le sourire hâbleur d’un hongrois : Robert Capa, déjà mondialement connu à la suite de ses photos sur la guerre d’Espagne et du débarquement du 6 juin 44. À sa droite, le moins célèbre : un Britannique du nom de George Rodger, qui vient de réaliser les premières photographies du camp de la mort de Bergen-Belsen. Comme les mousquetaires il manque le quatrième ; un peu rondouillard, des lunettes cerclées, à la silhouette alourdie. On le connait surtout sous le surnom de « Chim ». Il s’appelle en réalité David Seymour depuis sa naturalisation américaine qui date de quelques mois. C’est à lui que s’intéresse Carole Naggar dans sa biographie récemment publiée, le

david seymour
Enfant perturbé dans un orphelinat de Varsovie, 1948.

troisième par ordre de célébrité, lui qui participe ce même jour à des milliers de kilomètres de là, dans le savoir, à la création de l’agence Magnum en recevant à Paris un télégramme l’informant que désormais « tu es Président de Magnum Photos, Inc ». Capa a ainsi mis à exécution un projet déjà évoqué avant la guerre. Jusqu’à ce jour de 1947 les agences de presse envoyaient les photographes qu’elles choisissaient couvrir les évènements majeurs de la planète et demeuraient propriétaires des tirages et des négatifs qu’elles pouvaient vendre et exploiter comme bon leur semblait. Nos quatre mousquetaires de la photographie ont décidé qu’ils devaient désormais être maîtres tant de leurs travaux, de leurs choix éditoriaux que de leur financement. Dans un « Yalta photographique », ils se répartirent le monde.

Capa dirigera cette agence jusqu’à sa mort accidentelle en 1954, Chim lui succèdera. Mais David Seymour a vécu avant et après ce moment décisif et c’est ce que raconte par le détail Carole Naggar dans son ouvrage.

palestine
Naissance dans une colonie israélienne en Palestine

Capa et Seymour ne pouvaient que se rencontrer tant leur destin est similaire. Tous deux sont juifs, d’origine hongroise pour le premier, polonaise pour le second. Tous deux, inquiétés par la montée du fascisme dans leur pays respectif, vont se réfugier au début des années trente à Paris, où ils vont se rencontrer avec Cartier Bresson. Pour l’un comme l’autre, leur véritable carrière va débuter avec le premier conflit couvert par des photographes : la guerre d’Espagne. Ils sont engagés clairement à gauche, du côté des républicains en Espagne, du Front Populaire en France. Ils changent de nom à la même période: Endre Friedmann devient Capa et Dawid Szymin devient Chim. Ils aiment les femmes et ne se stabiliseront jamais de ce côté-là. Ils vont se succéder à la tête de l’Agence Magnum. Tous deux mourront en reportage à deux ans d’intervalle sans entrer dans une zone de combat particulière : Capa saute sur une mine en Indochine, la jeep de Chim est mitraillée quatre jours après le cessez de feu sur le Canal de Suez.

Ingrid Bergman
Ingrid Bergman aux colombes, 1952.

Est-ce cette similitude et le charisme de Capa qui ont mis Chim en arrière-plan ? Peut-être. Pourtant le photographe d’origine polonaise mérite aussi cette première biographie dont l’intérêt majeur est de rendre hommage à cet oublié de l’histoire. Car celui qui est devenu David Seymour  a existé par lui-même et par son propre travail personnel. Minutieusement, chronologiquement, s’appuyant sur plus de six cents documents récemment trouvés chez le neveu de Chim, Carole Naggar, suit Chim dans ses reportages évoquant son originalité, le sens de son travail tourné vers les déshérités, les enfants.

Sophia Loren
Sophia Loren en 1955 à Rome

Contrairement à Capa, Seymour ne cherche pas le corps à corps avec son sujet. Ses débuts sont marqués par la volonté de raconter une histoire et il travaille souvent avec un journaliste qui écrit le texte.  Il s’imprègne de son sujet, prend son temps, fait preuve d’empathie avec les femmes et les hommes qu’il photographie, privilégiant les gens de la rue, les ouvriers, les commerçants. Il ne photographiera en fait que deux terrains d’opérations de guerre : la guerre d’Espagne, et le conflit de Suez. Cette approche humaniste on la retrouve dans ce qui constitue aujourd’hui la partie la plus connue de son œuvre : son travail réalisé sur les enfants d’après-guerre, travail commandé par l’Unicef et qu’il étendra largement pour en faire une œuvre personnelle majeure. C’est de ce reportage qu’est issue l’une des photographies les plus fortes du XXe siècle, celle de Teseska, à Varsovie en 1948, dans une école spécialisée pour enfants traumatisés par la guerre. L’instituteur lui demande de dessiner sa maison et elle trace à la craie sur le tableau des lignes emmêlées. La fillette tourne alors vers Chim un regard halluciné. Regard inoubliable.

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Pablo Picasso auprès de Guernica, 1937

Au fil des années, on suit ainsi la démarche de Chim, ses principaux sujets de prédilection et sa passion pour l’Italie: Cinecittà, le Vatican mais aussi son attention à la naissance de l’État d’Israël, son attirance pour les cérémonies religieuses, son remarquable travail sur les lieux d’immédiat après guerre en Europe intitulé « We Went Back » (nous sommes revenus). Capa débarque à Omaha Beach, revient sur le terrain d’opération dès juillet 1944. Seymour retourne sur les lieux d’opération en 1948, quatre ans plus tard, écart de temps comme un symbole de ce qui sépare le travail des deux photographes.

carole naggarCependant, l’homme apparaît peu derrière les lignes de cette biographie, les rares témoignages cités se contre disent comme si le reporter préférait se cacher derrière son appareil photo. À l’image de son physique, quelconque en apparence, et pourtant doté d’un charme incontestable qui lui permit d’entrer vers la fin de sa vie dans l’intimité d’Ingrid Bergman (ancienne maitresse de Capa !) ou de Sophia Loren. Plus que l’homme c’est donc le travail chronologique de Chim que l’on suit, travail illustré en deuxième partie de volume par une sélection de 70 photos, très bien imprimées,qui rappellent le talent immense de ce photographe trop méconnu qui joue sur l’ombre et la lumière et reste souvent attaché à une construction de l’image, plus qu’à la recherche de l’instant décisif.

Cartier Bresson avait dit que l’on pouvait s’attendre à la mort sur le terrain de Capa tant celui-ci prenait des risques dans ses reportages, mais que celle de Chim dans de mêmes circonstances n’était pas envisageable. Une manière comme une autre de dire que Chim était toujours là où on ne l’attendait pas.

Ce livre, avec ses insuffisances, sait lui rendre hommage dans un bel ouvrage à l’impression et la finition de qualité, fait pour être pris et repris dans la bibliothèque, comme un classique qu’il devrait être.

David Seymour Vies de Chim, Carole Naggar. Éditions Contrejour. Mai 2014, 232 pages. 25€.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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