extension sauvage, festival, rennesLe corps qui songe

Vera Mantero – Peut-être quelle pourrait danser d’abord et penser ensuite – Festival Extension Sauvage – Danse et paysage – dimanche 30 juin 2013 – Théâtre de verdure – Château de la Ballue

 

Danser d’abord et penser ensuite. Voilà un programme séduisant ! Tout en accord avec l’approche de votre chroniqueur : regarder danser d’abord et penser ensuite. Si seulement il pouvait même écrire d’abord et penser ensuite !

 Imaginons une danse où le corps serait privé de tête pensante. Ne ressemblerait-elle pas à une vaine suite de gestes réflexes, aux soubresauts agoniques d’une poule émondée ? Peut-être ! Mais l’esprit n’est pas que pensée et Vera Mantero signifie sans doute plutôt retenir la pensée rationnelle, celle qui conceptualise, qui formule le monde en idées et en mots. Se libérer pour un temps de l’autorité de l’intellect afin de transmettre plus directement au corps, sans filtre inutile, des émotions jusque là inhibées, car indicibles.

Il convient de ne pas oublier du titre le mot « peut-être » qui suggère un parti pris ouvert, l’idée d’un essai, d’une tentative, d’une interrogation. Rien n’est fixé d’avance et si jamais la pensée surgit malgré tout, il convient, peut-être, de l’accepter.

 Certains créateurs, qui ne se s’assument pas forcément comme artistes, n’ont d’autres choix que de créer en marge du champ de la culture et de la pensée rationnelle. Ils sont mus par un besoin impérieux de s’exprimer[1]. Il s’agit de marginaux autodidactes, de malades mentaux ou d’autistes, que l’on associe volontiers aux notions d’art brut ou d’outsider art. Ils expérimentent dans l’inconnu et inventent des formes nouvelles qui sont ensuite susceptibles de stimuler le monde de l’art plus officiel.

Il existe d’autres types de créateurs, des artistes établis qui maitrisent pleinement leurs moyens d’expression, qui ont pu parfois recevoir une solide formation académique, mais qui, à un moment donné de leur parcours, ont eu le courage ou ressenti la nécessité ont été submergé par l’impulsion de dépasser les bornes, de laisser surgir dans leur création, tout un inconscient, un monde intérieur, un pulsionnel, un refoulé au risque de parfois de se marginaliser, au risque surtout d’une dangereuse proximité avec la folie. C’est le cas du poète Antonin Artaud, de dessinateurs comme Louis Soutter, Arnulf Rainer, Al Columbia, ou du cinéaste Harry Smith.

Vera Mantero, Peut-etre qu'elle pourrait danser
Vera Mantero, Peut-etre qu’elle pourrait danser

 Peut-être qu’elle pourrait danser d’abord… se place sur cette frontière étroite entre un art dansé sophistiqué produit d’une déjà longue histoire de la danse moderne et contemporaine et l’expression sauvage et désinhibée d’un corps abandonné à ses impulsions primordiales voire pathologiques. Ainsi, dans ce spectacle, les aspects violents et grotesques de l’expression d’émotions chaotiques sont exprimés avec des mouvements maitrisés extrêmement précis, doux et finalement curieusement harmonieux.

Dès le début, par exemple, les mains expriment conjointement des crispations nerveuses et d’élégants signes arabesques tandis que la danseuse semble léviter au-dessus du gazon, libérée de la pesanteur. Gageons que des premières versions improvisées du spectacle en 1991, à cette représentation au théâtre de verdure de 2013, la danse a progressivement apprivoisé le désordre, atténué les conflits, et ce pour le plus grand plaisir du spectateur. Le solo joue de cette contradiction apparente entre geste contrôlé et mouvement instinctif. Certes, l’on y voit des visages aux expressions aberrantes, des non-regards aveuglés, des tremblements absurdes, des gesticulations aléatoires, des parties du corps dissociées et antagonistes, des bouches grimaçantes aux murmures inintelligibles.

Cet ensemble de signes peut évoquer, telles les photos des femmes hystériques et catatoniques popularisées par Charcot. Mais en contrepartie, certains gestes ont la saveur exotique et l’équilibre de danses traditionnelles orientales ou asiatiques[2]. Ajoutons que rien n’est fait pour agresser le spectateur, qui de toute façon semble presque ignoré, tout en marge du champ perceptif de la danseuse (et n’est donc jamais désigné comme « cible » de son attention). Il se dégage globalement du spectacle une sensation de relâchement, une sorte d’étrange sérénité, comme si tout un pathologique, tout un mal-être se voyait sublimé, pacifié par la danse. Et si les émotions qui impulsent ses mouvements restent obscures, Vera Mantero fait partager au spectateur cet alphabet de gestes, ce vocabulaire inédit – ou réinventé  – qui s’est dévoilé à elle grâce à ce solo.

 Le spectacle enchaine des mouvements, des attitudes, déliés les uns des autres. On peut y voir une suite de commencements, de tentatives arrêtées. De l’impossibilité d’aller jusqu’au bout. Le début ressemble assez à la fin. Pas de catharsis donc pour terminer le solo – mais on peut imaginer qu’en soi la création de Peut-être qu’elle pourrait danser d’abord… fut une catharsis dans le parcours professionnel de la danseuse.

Une fois le spectacle terminé, le spectateur peut en quelque sorte relire l’ensemble et  formuler à posteriori, au gré de sa suggestivité, une sorte de narration – toutefois, certains spectateurs à la contemplation plus abstraite ne ressentent pas forcément ce besoin de mise en récit. Imaginons l’histoire d’une enfant mélancolique qui trompe l’ennui avec des jeux solitaires. Parfois, on dirait quelle s’adresse, en rêve, à un compagnon de jeu et de danse, puis elle abandonne cette chimère ectoplasmique et se replie sur elle-même. Elle se gratte, se tortille en attendant… quoi ?

Distraite, elle se lasse vite mais ne s’abandonne jamais trop longtemps à l’apathie. Curieuse d’elle-même, des possibilités qu’offre cet étrange corps qui est le sien, aux potentialités extraordinaires, elle invente un jeu nouveau puis un autre. Ainsi la musique de Thelonious Monk disparaît et revient. Le personnage enfantin de Vera Mantero trouve toujours quelque chose à faire d’amusant, la plus vague agitation c’est toujours mieux que rien…

Rotomago
(
Photographie de Richard Louvet)

Peut-être quelle pourrait danser d’abord et penser ensuite – Conception et interprétation : Vera Mantero – Musique : Ruby, My dear de Thelonious Monk – Costume : Vera Mantero – Production : Pos d’Arte, 1991 – Durée : 20 min – + d’info ici

[1] Si les collectionneurs d’Art Brut, les promoteurs de l’art thérapie et autres défricheurs des marges, ont découvert et découvrent toujours quantités d’écrits, dessins, et sculptures, combien de musiques et danses imaginées par d’inconnus non-artistes, ont disparu à jamais ?

[2] Ainsi, il est séduisant de rapprocher ce spectacle de la pensée iconoclaste et syncrétiste d’un Antonin Artaud, qui assume les gestes et les paroles du « fou » tout en se réappropriant des formes d’expressions ancestrales et traditionnelles comme la danse de Bali.

ROTOMAGO [matthieu mevel] est fascinateur, animateur de rhombus comme de psychoscopes et moniteur de réalité plurielle. rotomago [@] unidivers .fr

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