Comment j’ai arrêté de CONsommer, Frédéric Mars, Les éditions du moment, juin 2012, 248 pages, 18€
Frédéric Mars, auteur de nombreux romans à succès (Non Stop, Les Ecriveurs) a fait avec son épouse un jour un triste constat. A l’issue d’une braderie où une amie du couple leur avait octroyé quelques mètres linéaires d’un stand, après avoir commencé à vider sa cave, l’auteur a été effaré par le nombre d’objets entreposés, cadavres tout frais ou moisissant depuis des années, mais tous issus de la société de consommation. Magnétoscope ou appareil photo devenus obsolètes, imprimantes en plusieurs exemplaires, matériel hifi de toute sorte, jouets d’enfants, vêtements… Tout ce barda amoncelé s’est retrouvé prêt à être vendu. Mais Frédéric Mars a été pris d’une sorte de honte à l’idée de vendre des biens qu’il jugeait invendables et… en réalisant qu’il était lui-même un pur produit de la société de consommation : un homme qui entasse sans trop se poser de questions et jette plus vite qu’aucun impératif existentiel le justifie.

« Au sens étymologique – consommer = faire la somme de -, la première acception est attendue : « action d’amener quelque chose à son plein accomplissement ». C’est la seconde qui me file une claque : « action de faire des choses un usage qui les détruit et les rend ensuite inutilisables ».

« Consommer = détruire. L’équation parait simpliste, mais elle me laisse néanmoins sans voix. Ce qui me perturbe par-dessus tout là-dedans, c’est que la consommation telle que nous la pratiquons me semble moins abîmer nos objets accumulés… que nous-mêmes. »

Il n’est pas aisé d’échapper à notre société de consommation. Tout nous incite à consommer à commencer par le matraquage outrancier des pubs dans les médias – presse papier, affichage, télévision, radio, emballages des produits… et par la profusion insensée de l’offre proposée. De plus, les progrès technologiques et le cercle vicieux instauré par les fabricants de ces dernières décennies font qu’un appareil a de nos jours une durée de vie programmée volontairement réduite : il devient vieux à peine sorti de l’entrepôt tandis que le consommateur est stressé par les industriels qui le conditionnent à toujours désirer derechef.

« … Je me suis interrogé moi aussi sur le plaisir que ces divers gadgets avaient pu m’offrir par le passé. Comment le mesurer ? Comment l’évaluer avec justesse, sans confondre la griserie de la nouveauté, la montée d’adrénaline au moment de l’achat, la satisfaction que l’on ressent en constatant l’utilité ou l’efficacité avérée de l’article ? L’un de ces objets m’a-t-il déjà procuré, par son usage, un véritable instant de joie, pur, parfait, même fugace ? »

Nous sommes de plus en plus conscients que nos désirs impérieux de nouveauté (il me faut cette tablette, mon ordinateur est trop ancien, je n’ai pas le dernier Iphone, la télé n’a pas un assez grand écran, je veux un home cinéma, une voiture plus puissante…) sont suscités par un marketing outrancier qui se déploie comme une véritable manipulation psychique. Pourtant, nous nous laissons manipuler. Souvent avec un certain plaisir, lequel n’est pas sans rappeler celui qui procure le frottement d’un prurit. Etonnant paradoxe qui nous voit consommer tout en résistant – nouvelle posture du surconsommateur dans les sociétés industrielles ?

Alors, un jour Frédéric Mars décida d’embarquer son épouse et son fils dans une grande aventure : celle de la déCONsommation : ne pas arrêter de consommer, car cela est impossible, à moins d’aller élever des chèvres dans le Larzac (et encore !), mais continuer de consommer en le faisant de manière intelligente. Ne pas être CON… Une sorte de plan d’attaque a été établi pour qu’au premier janvier (juste avant les soldes !), la famille soit prête à changer son mode de fonctionnement et de consommation. Une aventure qui s’est déroulée sur une année entière et qui n’a pas été sans difficultés ni problèmes… malgré l’aide des amis et du fameux indice MBA (Minimum de Bonheur Acheté) par la moulinette duquel passait tout produit dont l’achat était envisagé. Fréquence d’emploi, durée de vie de l’objet, plaisir d’usage, surcote de nécessité, usage collégial… autant de critères pour juger si un achat est nécessaire ou superflu.

La famille va donc découvrir les joies du troc, des vacances pas chères ou des sorties culturelles gratuites, ou bien la galère quand on n’a plus de carte bleue… Elle va plonger le nez dans son frigo et ses placards pour rentabiliser la consommation de nourriture et éviter les déchets et surtout, Frédéric Mars établit chaque mois un bilan récapitulatif : achats refusés ou effectués, trocs, gâchis alimentaire, ainsi qu’une sorte de morale.

Voilà donc un essai tout à la fois passionnant et drôle, car l’auteur a l’intelligence de prendre du recul face aux situations qu’il analyse de façon très fine. Unidivers vous engage à le lire, car non seulement il divertit mais donne simplement à réfléchir. Réfléchir à notre manière de consommer, à notre place dans la société, à nos désirs, nos envies, ce qui nous rend heureux et ce qui nous réjouit. Sans pour autant tomber dans une révolution de consommation comme la famille Mars, vous aurez peut-être envie de modifier peu ou prou votre mode de vie après avoir pris conscience des nombreux mécanismes de consommation que nous subissons au quotidien sans même nous en rendre compte…

Frédéric Mars a eu la gentillesse de bien vouloir répondre à quelques questions…

  •  Cette aventure s’est-elle vraiment déroulée comme vous la racontez, ou bien avez-vous un peu romancé en rajoutant quelques anecdotes pour rendre l’ensemble plus divertissant ?

Les deux : elle s’est déroulée telle que je la raconte, mais j’ai enrobé certains détails pour les rendre en effet plus plaisants, et le discours plus percutant je l’espère.

  •  Tout en adhérant à l’idée de base, celle de consommer intelligent,  je n’ai pas pu m’empêcher de me dire « ça va trop loin, ce projet »… En effet, je crois comprendre votre idée et le besoin qui vous a poussé, mais je trouve que votre expérience est très excessive. Quel est votre sentiment, au bout d’une année d’efforts considérables ?

Que c’est en effet excessif ! D’ailleurs, nous sommes revenus à un fonctionnement plus « normal ». J’ai notamment récupéré ma carte bancaire. Mais l’idée était de pousser l’expérience le plus loin possible dans un premier temps, pour voir dans un second temps quels principes ont pouvait en garder : ne plus consommer de manière automatique (via la grille MBA), raisonner ses achats, essayer de se passer de la grande distribution, recycler et donner plutôt que jeter, être moins tributaire des marques et de la publicité, etc.

« … François nous met face au paradoxe de notre projet. Un peu sonnés, nous découvrons que non seulement celui-ci a fait de nous des sortes de parias dogmatique que leurs proches fuient comme une maladie honteuse, mais aussi que, par certains aspects, il a eu des effets contraires à ceux que nous visions. »

  • Avez-vous réalisé que vous auriez pu perdre presque tous vos amis, et que votre femme s’est révélé exemplaire en jouant le jeu ?

Oui, même si je ne pense pas que nous ayons vraiment été en péril à cause de cette expérience.

  •  Votre fils n’a-t-il jamais eu à subir de moqueries à l’école (quand vous l’habillez avec les vêtements trouvés au SEL ou Freecycle) ?

Non, car dans ce cas on aurait tout arrêté tout de suite. Je mesure ce que cela peut avoir de traumatisant pour un enfant de se sentir exclu socialement, il ne s’agissait surtout pas d’imposer ça à notre fils.

« Non, vraiment, avoir des enfants n’est pas une bonne idée quand on a décidé de rationaliser sa consommation. Même – et surtout ? – lorsqu’il s’agit du superflu. »

  •  Autant nos enfants sont pourris-gâtés et qu’il serait bon, pour nos finances comme pour eux, de réduire les achats, mais comment priver un enfant de cours de tennis, danse, musique ou gym, pas forcément nécessaires, mais bien coûteux pourtant… Joseph est encore jeune, pensez-vous que vous auriez pu faire la même chose s’il avait eu 12 ou 13 ans ?

En effet, ça aurait été beaucoup plus difficile de lui faire prendre cela pour une sorte de « jeu ». D’ailleurs, je ne suis pas sûr qu’il s’en souvienne avec précision d’ici quelques années, hormis certains épisodes ou détails plus marquants.

  • Pourquoi avoir jeté ou donné des vêtements ? Il suffisait de ne pas en racheter, mais il me semble que s’en débarrasser était un peu excessif. Je ne crois pas que ce soit la peine d’avoir l’air pauvre pour prouver qu’on sort des chemins de la consommation traditionnelle…

C’est moins avoir l’air pauvre qui était le but que faire le vide pour ne pas se sentir envahi par les objets et les biens de consommation.

  • En pratiquant le troc, n’avez-vous pas eu parfois l’impression de « vous faire avoir » ou de vous retrouver avec un vieux nanar dont vous n’aviez pas vraiment l’utilité ? En fait, vous consommiez moins, mais parfois un peu idiotement, non ? Honnêtement ?

Oui, très honnêtement, le troc est rarement équitable, mais quand on en a conscience dès le départ, pourquoi pas ?…

  • Vous dites passer plusieurs heures par jour à faire les comptes, les commandes alimentaires sur internet, gérer les trocs. En fait, cette expérience ne serait-elle pas un truc de bobo qui a les moyens et du temps ? Croyez-vous que la famille lambda au SMIC puisse faire la même chose ?

Sur le temps, non, je pense que tout un chacun peut le faire. Sur les revenus, oui, je suis d’accord, et je ne m’en cache pas, cela suppose de jouir de revenus suffisants, et de ne pas être juste dans la survie, avec un salaire minimum. Nous n’avons pas de très hauts revenus, mais en effet suffisants pour nous poser ce genre de questions… comme une majorité de français, fort heureusement.

  •  Tergiverser des heures pour acheter un aspirateur, vous ne croyez pas que c’est un peu too much ?…

Partant du principe qu’on passait tout à la loupe, il n’y avait pas de raison de ne pas se poser la question pour ça aussi.

« Dépenser, symboliquement, c’est donner de soi, prouver son attachement. Et qui suis-je pour prétendre faire évoluer cela ? Je songe alors qu’il faudrait ajouter une ligne à la liste des besoins, conscients ou inconscients, exprimés par nos actes d’achats, liste établie à l’issue de ce fameux barbecue : besoin de prouver son affection et d’entretenir le lien social. »

  • En ne déconsommant plus, n’avez-vous pas eu l’impression de devenir un peu un parasite ? En effet, vous ne dépensez pas pour les vacances, mais n’avez pas trop d’états d’âme à squatter une belle maison avec piscine, où les repas seront délicieux et le vin itou…

Si, et je le dis dans le livre. C’est l’un des risques en effet, et cela pose question : peut-on déconsommer seul dans son coin ? Je ne suis pas encore sûr d’avoir la réponse…

« Le cadeau que l’on apporte n’est pas qu’un geste amical, c’est un objet de pouvoir, le moyen de compenser ce statut de débiteur que l’on a, de fait, en acceptant l’invitation, une façon d’équilibrer les comptes. Et notre amitié ne peut durer que grâce à ce jeu de don/contre-don perpétuel. »

  • Quant à Noël où les amis devaient ramener du champagne… ne seriez-vous en fait pas un gros radin déguisé sous la bonne conscience de la déconsommation ?

Je ne pense pas, car finalement nous avons fait assez peu d’économie durant cette année-là…

« Nos artistes qui se produisent gratuitement n’intéressent personne. Ce ne sont pas eux qui alimentent les conversations. Pas eux qu’on vante, le lundi matin devant la machine à café, d’avoir « adorrrrré » sur scène le samedi précédent. Nous mode de consommation alternatif ne fait pas juste de nous des parasites, il nous détache progressivement du groupe social auquel nous appartenons depuis que nous sommes actifs et en âge de faire nos propres choix. C’est-à-dire depuis une bonne vingtaine d’années. Nous n’affichons plus les mêmes signes, nous ne partageons plus les mêmes goûts, nous ne parlons plus le même langage. Nous avons perdu une famille, sans en trouver réellement une autre à lui substituer. Nous faisons partie désormais d’un club sans étiquette, sans gloire et sans blason : celui des assistés et des nouveaux pauvres. Nous sommes isolés. »

  • En fait, j’ai l’impression qu’en vous privant de consommer, vous vous êtes privé aussi de plaisir…  Et comme vous le dites, la culture est aussi un vecteur social. Comment est votre vie sociale maintenant ?

Non j’essaie justement de montrer qu’on peut avoir des plaisirs sans consommer, et que la plupart de ceux qui sont durables ne sont pas ou ne devraient pas être dépendants de nos achats. Mais il est vrai que la consommation de services culturels sort un peu de ce cadre strict, je suis d’accord.

« C’est comme si la gratuité enlevait un peu de la valeur à ce qu’on me donne à voir. »

  • J’ai bien ri en lisant la liste des aliments pourris et jetés… Et du coup j’ai inspecté mon frigo dans lequel j’ai trouvé plusieurs vieux rogatons de fromage, des carottes flétries, et ne parlons pas des yaourts périmés… Pour suivre votre exemple, je n’ai rien jeté, j’ai fait une délicieuse quiche fouzytou ! Mais ne croyez-vous pas la cuisine de grand-mère et les courses dispersées ne sont possibles que si l’on a beaucoup de temps ?

Ça demande plus de temps, c’est évident. Mais comme on passe aussi moins de temps à faire du shopping, l’un dans l’autre, on doit pouvoir s’y retrouver.

« … Je comprends que si les marques sont si nuisibles à notre existence, si elles nous asservissent tant, c’est parce qu’elles se sont emparées de véhicule le plus efficace donc le plus pernicieux qui soit : le langage. C’est par les mots de tous les jours qu’elles s’imposent à nous. Par les mots que, à notre tour, nous resservons à d’autres, et ainsi de suite, jusqu’à ne plus laisser quiconque indemne,  y compris dans le village le plus reculé ou le foyer sans télé […] C’est par leur entrée, lente et insidieuse, dans notre lexique courant et avant de se faire sanctifier par les dictionnaires, qu’elles contaminent tous les pans de notre existence. On ne s’exprime plus, on relaie un message publicitaire. On ne se rend plus compte d’un fait, on expose les qualités d’un produit. »

  • Votre épouse a-t-elle fait les soldes cette semaine ?

Oui, mais elle n’a acheté qu’une seule chose dont elle avait vraiment besoin et qui a passé la grille MBA (car inédit pour elle), une paire de chaussures de sport pour courir…

Alix Bayart

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