Nouveau rebondissement dans l’affaire des vols d’objets précieux à Drouot. Révélé en 2009, le scandale prend un nouveau tournant judiciaire. Ce ne sont plus seulement les manutentionnaires – les fameux « Cols Rouges » –, mais aussi des commissaires-priseurs qui seraient mis en examen. En tout une cinquantaine de personnes seraient concernées et devraient comparaître devant le tribunal correctionnel.

C’est la chaîne M6 qui révèle ce nouveau rebondissement dans une affaire qui avait fait grand bruit dans le monde feutré du marché de l’art français. Il s’agissait en effet d’une vaste organisation de vols au célèbre Hôtel des ventes. Vols orchestrés par ses fameux « Cols Rouges » : uniques manutentionnaires de l’Hôtel des ventes jusqu’en 2010. Aussi appelés « Savoyards », ils constituaient l’Union des commissionnaires de l’Hôtel des ventes (UCHV), créée en 1832. Cette organisation disposait d’un monopole sur la manutention et le transport des différents biens depuis 1852.

drouot cols rougesC’est sûrement ce monopole et le contrôle total sur les biens vendus à l’Hôtel Drouot qui leur a permis d’organiser ce gigantesque réseau de vols. On parle en effet de 6000 objets, dont des pièces particulièrement prisées. On notera parmi les œuvres volées des Picasso, des Courbet ou, encore, des Matisse. Les œuvres étaient détournées pendant les inventaires ou directement chez les personnes privées lors d’estimation de vente, de legs, d’héritage, etc. Situation favorite : chez les personnes décédées dont les ayants droit ne connaissent pas la totalité des biens. Les Cols Rouges se servaient directement et profitaient des moindres erreurs pour mettre la main sur des objets de valeur.

Ces objets étaient soit vendus directement dans l’Hôtel des ventes Drouot, soit stockés dans des entrepôts avant d’être vendus sur le marché noir. C’est d’ailleurs sans doute ce qui a fait tomber les « Cols Rouges » : une dénonciation anonyme parvient, le 16 février 2009, à l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC). Un des Cols Rouges serait en possession de  la toile de Gustave Courbet Paysage marin sous ciel d’orage, une toile volée en 2003 chez un particulier après son décès. Une enquête préliminaire est ouverte et suite aux écoutes téléphoniques et filatures, l’OCBC réussi à faire la lumière sur ce trafic et procède aux premières arrestations. (La toile de Courbet ayant effectivement été retrouvée chez un des Cols Rouges)

En effet, il ne s’agissait pas d’agissements isolés d’une petite minorité étrangère au reste des 110 manutentionnaires. La quasi-totalité des membres de l’institution était ainsi impliquée dans ce scandale. Il s’agissait d’une vaste organisation courante de vols d’objets par la profession. Une véritable « organisation de type mafieux ayant pignon sur rue » diront ainsi les enquêteurs. Même si tous ne se risquaient pas directement au vol, presque tous étaient complices. Comme dans les mafias, l’omerta pesait en effet sur ces larcins. Dans le cas de toutes leurs affaires, l’ensemble des gains de la société était divisé entre les 110 Cols Rouges. Profitant de cet « esprit de corps », assuré par la cooptation, et d’une « discipline » assurée par leurs chefs, ils se sentaient ainsi intouchables dans cet Hôtel des ventes à qui ils avaient imposé leur monopole.

La chute n’en fut que plus rude. L’UCHV est ainsi mise en examen en 2010 en tant que personne morale pour association de malfaiteurs et complicité de vol en bande organisée. Les Cols Rouges sont alors interdits d’exercice ; c’est la fin de cette organisation sulfureuse. L’Hôtel Drouot qui s’était porté partie civile décide alors de casser le monopole et fait maintenant appel à plusieurs sociétés pour assurer la manutention des biens qui lui sont confiés. Une décision salutaire pour éviter un nouveau scandale qui affecte sérieusement les affaires de l’institution Drouot. Mais aussi tout le marché de l’art peu épargné ces derniers temps.

drouot savoyardsMais, si un certain nombre de ces Cols Rouges ont été personnellement mis en examen, ils n’étaient qu’une pierre de l’édifice. Ils n’auraient ainsi jamais pu écouler leurs marchandises sans des complicités à l’intérieur de l’Hôtel des ventes. En pratique, il s’avère que certains commissaires-priseurs ont vendu ces biens directement à Drouot et ont permis cette vaste escroquerie. On pointe ainsi du doigt ces Sociétés de vente volontaire (SVV) peu regardantes, mais aussi des organes chargés du contrôle tant des Cols Rouges  que des commissaires-priseurs. Ces différents acteurs sont renvoyés par Anne Bamberger, la magistrate en charge de l’affaire, devant le tribunal correctionnel pour association de malfaiteurs, vols en réunion et recels de vol. Ce genre de pratiques et l’impunité dont bénéficient certains groupes constitués (agissants dans la lumière du clair-obscur) jettent le discrédit sur une activité culturelle déjà critiquée en raison de certaines pratiques commerciales sujettes à caution.

Cols Rouges, Drouot, vols d’objets d’art

Épilogue : Après 7 ans d’instruction, un procès qui a eu lieu de mars à avril 2016 et 49 inculpés, le tribunal correctionnel de Paris s’est prononcé le 6 septembre 2016 : les peines prononcées à l’encontre des manutentionnaires reconnus coupables vont de six mois de prison avec sursis à trois ans de prison, dont dix-huit mois fermes, assortis de 60.000 euros d’amende. Les deux commissaires-priseurs condamnés échappent eux à la prison ferme, avec des peines de respectivement 18 mois de prison avec sursis et 25.000 euros d’amende et 12 mois de prison avec sursis et 30.000 euros d’amende. Le dirigeant de maison de ventes volontaires écope de 12 mois de prison avec sursis et 25.000 euros d’amende. Sept commissionnaires (Cols Rouges), deux commissaires-priseurs et l’employé de ventes volontaires ont été relaxés. Tous étaient poursuivis pour association de malfaiteurs, vols ou complicité de vols en bande organisée, recel, voire blanchiment.

L’UCVH a été condamnée à la dissolution et à 220.000 euros d’amende. Les Cols Rouges les plus jeunes ayant racheté leur « charge » se retrouvent donc avec un crédit de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

 

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