L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune. Pour les lecteurs d’Unidivers, Christos Chryssopoulos proposera deux fois par mois un texte-image, miroir sensible et réflexif sur le lieu et le temps qu’il habite. L’ensemble sera un journal d’écrivain et un témoignage iconique. L’ensemble se nomme Disjonction.  

Mannequin en sacs poubelles près du square Omonoia
Mannequin en sacs-poubelle près du square Omonoia

J’ai fait un long voyage en Inde. Quelques années ont passé depuis, mais je me souviens encore du premier jour à Athènes après un mois de séjour à Bénarès. Tout avait l’air tellement rangé et tellement propre. Durant des jours, j’ai plaisanté avec des amis sur le thème « nous vivons en Allemagne, mais nous ne le savons pas ». Comparée au choc qu’avait produit Bénarès, Athènes paraissait incolore, silencieuse et soumise. Il m’a fallu un certain temps pour que mes yeux se réhabituent à son étrangeté si particulière. Pour que je puisse de nouveau la regarder avec un regard neuf. C’est curieux, mais Athènes me semblait aussi « propre » le jour de mon retour que mon regard était troublé. Et plus, au fil des jours, je voyais les choses distinctement, plus l’image que j’avais devant moi se troublait. Cette contradiction m’a rappelé la phrase de Wittgenstein : « Une image nette ressemble à une image floue, dans la mesure où la seconde est indéfinie. » C’est donc cela, le charme de cette ville : elle hésite entre trouble et netteté. Athènes marche sur une ligne de crête (géographique, culturelle, économique, sociale), ce qui rend sa situation complexe. Usons pour la seconde fois de la métaphore du balancier : Athènes est une ville dont la nature est « arythmique ». Son hésitation même est asymétrique, tantôt vers un extrême, tantôt vers l’autre. Seulement, l’ordre qui prévaut à Athènes aspire à une « eurythmie », une harmonie. L’idéal serait qu’elle parvienne à stopper le balancier au point le plus profitable pour elle. Et que tout reste en place. Mais Athènes dit non. C’est pourquoi on a le sentiment que chaque signe est le lieu d’un perpétuel conflit. Et quand elle n’oppose pas de résistance frontale, elle adopte un ton ironique et mordant. Athènes dit non. Heureusement. Son charme, elle le conserve précisément en ces points où elle résiste. Précisément en ces moments où elle devient ironique.

[Trad. Anne Laure Brisac]

L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune.

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