L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune. Exclusivement pour les lecteurs d’Unidivers, Christos Chryssopoulos propose deux fois par mois un texte-image, miroir sensible et réflexif sur le lieu et le temps qu’il habite. L’ensemble sera un journal d’écrivain et un témoignage iconique. L’ensemble se nomme Disjonction.

Chicane et ruban barrière sur la place Syntagma
Chicane et ruban barrière sur la place Syntagma

À Athènes, ces dernières années, avec le renforcement de la surveillance et de la répression, on rencontre de plus en plus souvent des morceaux de l’espace public brutalement détachés du corps de la ville. Impossible de dire qui est responsable de cela. Il n’y a aucun indice. Un bout de ruban et un morceau de bois plantés dans une chicane en plastique ne sont pas rares. Pas moyen non plus de repérer une quelconque autorité responsable. Ce pourrait être n’importe qui : la police, la mairie, le service de la voirie, une entreprise privée, un particulier sans gêne, un ministère ou un autre service public. Bien souvent on ne peut même pas soupçonner pourquoi il en est ainsi. On ne peut saisir à qui s’adresse cette barrière : si elle vise à protéger les citoyens ou s’il s’agit de se protéger d’eux. Mais le fait est là : dans notre ville apparaissent des no man’s land incompréhensibles. Des quartiers entiers ou quelques mètres carrés, un coin de place ou de trottoir deviennent subitement off-limits. La ville semble amputée. Bien souvent amputée pour toujours. Et le plus étrange en cette circonstance : bien que cette intervention violente dans l’espace public semble au premier regard revêtir quelque chose d’impersonnel et de général, en réalité cela se révèle la plus immorale violation des libertés individuelles. Quelqu’un vous dit : « Pas ici. » Sans savoir de qui il s’agit, pourquoi, de quel droit. Sans qu’on puisse contrôler. Ni non plus répliquer. Un morceau de bois et un bout de ruban, c’est tout. À la va-vite. Presque grossièrement. Une démarcation violente de l’espace comme dans les campements provisoires. Et comme on ne connaît pas la raison et qu’on ne sait à qui s’adresse cette interdiction (ce pourrait être aussi bien à vous, mais là encore, vous ne parvenez à vous représenter pourquoi), cette barrière en plastique rouge et blanc détermine une zone de peur (mieux vaut ne pas s’approcher). On dirait que cette pratique ne vise rien d’autre que l’intimidation ou le rappel d’un sentiment d’assujettissement. Autour de nous se dressent des barrières.

L’écrivain grec Christos Chryssopoulos s’est doublé, depuis quelque temps, d’un photographe sensible et pertinent. Il arpente la réalité trouble de sa ville avec un œil et une plume à la fois réaliste, poétique et critique dans une perspective en continuité avec le travail de promeneur initié par Walter Benjamin. Berceau de la culture européenne, Athènes semble aujourd’hui une ville-phénomène, une cité à part au cœur d’une crise commune.

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