Yeux murés par l’éternel, j’avale les féeries de l’air. Et j’écris. C’est ma réponse au sans réponse, mon contrechant, un bruit d’ailes dans le feuillage du temps. Tout ce qui est délicat a traversé le pays des morts avant de nous atteindre. (Christian Bobin, l’homme-joie, pp. 62-63)

Avec l’homme-joie Christian Bobin livre plus qu’un livre : un chant, un texte salutaire, bercé de blanc, percé de silence. Tranquillement insatiable dans son cheminement vers une joie paisible et un saisissement serein de la vie pleine et réellement réelle, Christian Bobin évoque des êtres chers, des figures inspirantes (Glenn Gould, Pierre Soulages), des fulgurances de beauté d’autant mieux connue qu’elle demeure inconnue et fuyante.

De Bobin connaissez-vous la bobine ? Non ? Le bonhomme, il est vrai, échappe avec bonheur à la surexposition de la communication de masse. Ce n’est pas grave. Vous y perdez seulement une possible ouverture au mystère de son écriture : son visage et surtout son sourire un peu enfantin, un peu gêné et surtout ses yeux d’ange où tournent en spirale des éclairs bleus. Spirale de questions devenant réponses et de réponses devenant questions dans un éclat de rire plein d’étonnements et de joyeuse nostalgie. Mais, ce n’est pas grave. Vous trouverez dans son livre son écriture fine et vous la reconnaîtrez.

Son écriture ? Cet admirable petit livre est ponctué de courtes phrases manuscrites et contient en son centre, sur papier bleu, la reproduction d’un carnet adressé à « la plus que vive » femme aimée et disparue aujourd’hui.

Intime sans jamais être exhibitionniste, telle est l’écriture de Christian Bobin. Elle est la voix cordiale et profonde de la personne et non d’un individu. Parce qu’elle s’origine dans cet « état de poésie » si subtilement révélé par Georges Haldas. Poétiques, mais sans l’arrogante ardeur d’une parole épique, les phrases de Christian Bobin ne claquent pas, ne tempêtent pas. Loin des grandes eaux aux tourbillons bruyants de la littérature de « ce monde ». Presque timides, s’extasiant d’être écrites et lues, et relues, comme un ruisseau déjà presque fantomatique qui s’enthousiasmerait dans un rire ténu d’être encore serpentant parmi les prés, voire le béton. Vie nue toute scintillante de la surprise de se voir découverte dans un clignement de paupières, dans les yeux couleurs mirabelle d’un petit chat noir mourant dans l’haleine divine des fleurs bleues et roses d’un bouquet de pois de senteurs…

On m’accuse d’être mièvre ? Que dira-t-on à Maître Dogen, ce sage du troisième siècle japonais, lorsqu’il écrit :  L’univers entier est fait des sentiments et des émotions des fleurs. (p. 85)

Mièvre, naïf, gentil ? Bobin ne l’est certainement que pour ceux qui regardent le monde à travers les paupières closes d’un réalisme chagrin et pathologiquement rationnel. Peut-être le traite-t-on ainsi parce qu’il révèle avec un sérieux souriant et désarmant les sujets que notre époque d’idéologies cosmétiques et de philomarketing n’aborde plus qu’avec une assurance de façade : cette confiance infantilisante dans la science et la technique. La maladie, la mort, l’échec, la perte, la poésie créatrice et recréatrice de Bobin les intègre dans un chant de possibles vivifiants comme une rosée miséricordieuse sur une terre calcinée. Oui, même l’incendié recèle une beauté, et non seulement sous la cendre, mais à la surface aussi.

Bobin s’élève, sans la colère apoplectique des grands négateurs, sans l’humanisme trop souvent abstrait des grands argumentateurs, mais avec la sobriété mystiquement réaliste de ceux qui sondent avec un regard d’or les aléas de ce monde qui passe dans un souffle…

« l’homme-joie » est sans majuscule de majesté, l’écriture qu’il écoute est un va-et-vient continuel et serein entre le silence mystérieux de la création et le murmure de la plume sur le papier. Bobin fait de l’écriture kénotique, son verbe s’épuise amoureusement. Son écriture s’épure d’elle-même de sa riche culture livresque pour nous dévoiler que la vie qui vit n’est ni dans la croissance ni dans la décroissance, mais dans l’équilibre des deux, dans le balancement égal et cordialement indifférent à tout ce qui est surajouté.

« l’homme-joie » est toujours là, présent et non-manifesté, prêt à dire et se dédire, dans le scintillement toujours humble d’une beauté fragile : « Le simple est inépuisable » (p. 154). La prose poétique de Bobin s’avère l’être aussi. Ce livre-joie est de ceux auxquels nous pouvons revenir nous désaltérer régulièrement. Comme un bocal translucide, presque vide, mais dont nous savons pourtant que le maigre contenu ne s’épuisera jamais :

Mon idéal de vie c’est un livre et mon idéal de livre c’est une eau glacée comme celle qui sortait de la gueule du lion d’une fontaine sur une route du Jura, un été. (p. 93)


Christian Bobin, l’homme-joie, éditions L’Iconoclaste, 2012, 180 pages, 17€

 

 

La culture est une guerre contre le nivellement universel que représente la mort (P. Florensky) Journaliste, essayiste, musicien, a entre autres collaboré avec Alan Stivell à l’ouvrage « Sur la route des plus belles légendes celtes » (Arthaud, 2013)
thierry.jolif [@] unidivers .fr

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