Jeudi 19 novembre, le musicien canadien Chilly Gonzales a enflammé l’Opéra de Rennes avec le Kaiser Quartet de Hambourg. Contribuer à décloisonner et décomplexer ce haut lieu de la culture rennaise, voilà un défi qui correspond parfaitement à l’homme et son œuvre gonzo classical…

 

Rennes Chilly GonzalesMondialement reconnu, le québécois est un touche-à-tout à l’humour fin et à l’oreille résolument musicale. « On m’a souvent qualifié de génie autoproclamé, plaisante le musicien à la fin du concert. Si quelqu’un, par exemple un journaliste, pouvait le confirmer dans un article… ». À Unidivers, on veut bien assumer cette grate tâche. Car l’artiste, depuis les années 90, ne cesse d’innover. Sa musique, qu’il veut pop, se nourrit autant de musique classique que de rap ou d’électro. Ancien membre des Puppetmastaz, Chilly Gonzales a composé entre autres pour Daft Punk, Abd al Malik, Katerine ou encore Jane Birkin. Il détient en outre le record du concert le plus long avec plus de 27 heures de musique. La soirée à l’opéra de Rennes affichait complet depuis plusieurs mois. Pas étonnant… Chilly Gonzales offre un véritable show burlesque. Il a joué son dernier album, Chambers, un hommage, tout en reprises, à la musique de chambre. En peignoir lie de vin, l’artiste s’amuse avec les codes. Didactique, mais avec distanciation, il explique au public que l’on peut faire du rap ou de l’électro avec un piano et quatre instruments à cordes. Preuve à l’appui. Après tout, c’est lui qui le dit : « Avoir un quatuor, c’est avoir le sampler le plus cher du monde ». Entrevue.

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Unidivers : En musique, vous semblez vous laisser des défis, non ? Je pense au record du monde du plus long concert, mais aussi de votre discographie, des collaborations et des compositions pour des artistes ou groupes comme Daft Punk, Teki Latex, Abd al Malik, Feist. Est-ce pour dépasser les limites ? Ou est-ce une vision globale et personnelle de la musique ?

Chilly Gonzales : J’ai grandi avec l’idée que la pression pourrait m’aider à aller plus loin. C’est un cadeau et un fardeau en même temps. L’ambition est une religion, et comme les religions, on peut s’en sortir, mais elle est toujours là dans notre âme. On peut gérer, mais pas oublier.

Est-ce encore un nouveau défi pour vous, un album comme Chambers ?

Chilly Gonzales : Oui, surtout dans le sens où j’ai appris à écrire pour le Kaiser Quartett. Chaque album pour moi devrait inclure quelque chose de nouveau, pour que je puisse me sentir débutant, enfantin, et en risque de ratage.

Qu’est-ce que la pop, pour vous ?

Chilly Gonzales : Un morceau addictif avec une 1 ou 2 bonnes idées, pas plus long que 4-5 minutes. D’ailleurs ma définition inclut des morceaux « miniatures » de l’époque romantique (les bagatelles, les valses, les « chansons sans paroles »).

Avez-vous le désir de casser les codes, notamment les codes propres à un genre musical ?

Chilly Gonzales : Les codes existent pour une bonne raison, donc je ne cherche pas à les casser, mais à les plier, courber et étirer. On a besoin également des puristes, qui conservent la tradition d’un style de musique. Les puristes ne m’offensent pas, mais je n’en fais pas partie. Pour le meilleur ou le pire, j’essaye de trouver des connexions entre les époques et les styles.

Vous en pensez quoi, de la hiérarchie des genres ?

Chilly Gonzales. Chacun a le droit à sa propre hiérarchie. La mienne met le rap et le classique au sommet. Au fait, hiérarchie des genres est un synonyme pour le goût.

À Rennes, votre concert est complet depuis 4 mois. Votre renommée est grande. Est-ce important pour vous de rencontrer un public ? Qui plus est, de toucher à un large public ?

Chilly Gonzales. Oui et oui ! Je veux grandir mon public en suivant mes propres envies. Je suis très reconnaissant qu’il y ait des gens qui sont curieux, qui me suivent, qui sont sympathiques envers ma vision de la musique.

Avant vos musiques, vous formulez des explications : est-ce une volonté de votre part de briser les murs ? De parler à tout le monde ? La musique est-elle parfois un milieu fermé ?

Chilly Gonzales : Pour moi, qui fais de la musique largement instrumentale, ou ridicule, ça aide à inclure les gens. Ça aide de guider mon public, même si j’explique des choses de temps en temps, c’est important que la musique reste mystérieuse. On devrait sentir quelque chose en premier, après ça un peu d’explication ne nuit pas à l’effet. Ça ne sert à rien de faire un master class sur une chanson que je n’aime pas. Emotion first !

Vous considérez cet assemblage dans votre musique comme : une parodie ? De la fusion ? Du baroque ? Un palimpseste ?

Chilly Gonzales : Non, non, non et non. Ce sont des exemples de ma vision de la musique.

Comment a germé cet album ? Comment l’idée ou la musique sont-elles venues ?

Chilly Gonzales : L’album est venu de ma rencontre avec le Kaiser Quartett en 2011. Je n’avais jamais pensé à explorer la formation de la musique de chambre avant que je ne les rencontre. Comme Duke Ellington l’a dit, on écrit pour des personnes, et pas abstraitement pour des instruments. Les morceaux sont devenus vifs le moment où j’ai pensé aux 4 garçons du quatuor.

Est-ce que Chambers rentre en continuité avec d’autres de vos albums ? Notamment Solo Piano ?

Chilly Gonzales : J’espère que oui, mais c’est à l’auditeur de décider.

Comment avez-vous rencontré le Kaiser Quartet ?

Chilly Gonzales : Ils m’ont accompagné sur une tournée allemande de « The Unspeakable Chilly Gonzales », un album de rap orchestré. Je n’avais pas les moyens pour un orchestre, donc le quatuor est devenu ma mini-philharmonie.

Quelle place accordez-vous à la mise en scène, à la théâtralité dans votre musique ? Et à l’humour et la dérision, surtout ?

Chilly Gonzales : Une place très importante. La musique a toujours été une communication d’émotions entre l’artiste et l’auditeur. L’extravagance, l’humour, l’ironie sont des émotions aussi importantes que la mélancolie, la rage ou la béatitude. Every emotion is important !

Vous introduisez le conflit de Advantage Points par un prélude : avez-vous pensé votre album comme une continuité, un concept ?

Chilly Gonzales : J’ai bien réfléchi le tracklisting complet, comme la plupart des musiciens que je connais. Mais il y a des gens, comme moi, qui écoute plutôt en choisissant mes moments préférés.

Dans Advantage Points, sur votre site, vous faites référence à McEnroe, au pointillisme, à Michaël Jackson. Vous comparez la technique musicale à celle du sport ?

Chilly Gonzales : Oui, l’art et le sport sont liés pour moi. J’ai même écrit un opéra sur le match McEnroe-Borg de 1980. On ne peut pas jouer 27 heures sans un sens de l’œil du tigre.

Comment avez-vous pensé la relation du piano et des cordes ?

Chilly Gonzales : Comme un chanteur et son groupe de rock. Piano come Neil Young, quatuor comme Crazy Horse.

Avec Solitaire, est-ce que vous revenez sur des influences romantiques, notamment sur la musique de chambre romantique ?

Chilly Gonzales : Maybe !

Dans vos concerts, vous jouez avec les réactions du public, non ?

Chilly Gonzales : Oui. Un bon concert devait avoir des moments uniques à ce lieu, a ce public, cette ville. C’est perdu d’avance de croire qu’on peut faire le même show 150 soirs par année. C’est dans la spontanéité que l’entertainment se passe.

Sample this, c’est un hommage au sample ou une invitation à vous sampler ?

Chilly Gonzales : C’est une invitation à me sampler, et à appeler mon avocat tout de suite après.

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Chilly Gonzales : concert gonzo classical loufoque à l’Opéra de Rennes (entretien) was last modified: décembre 4th, 2015 by Thibault Boixiere

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