Einstein vaticinait que « si les abeilles disparaissaient, les jours de l’homme seraient comptés ». La survie de l’homme est-elle liée à ce bel apis ? Oui, car les abeilles sont des insectes pollinisateurs et la pollinisation est nécessaire aux trois-quarts de la production agricole dans le monde. Dans cette vaste ruche aux diverses cultures qu’est notre bonne ville, où sont donc les abeilles ? Se sont-elles enfuies ou les a-t-on empoisonnées ?

La question se pose au regard de la sinistrose mortifère qui gagne le centre-ville de Rennes comme ses extérieurs. Durant un mois de juin où le mur Dubonnet sera détruit (alors qu’il aurait pu être déplacé et trôner comme une pièce d’art rétrocontemporain dans un coin de la place Saint-Anne ou ailleurs), c’est au tour de Christian Debroize de mettre la clé sous la porte de la librairie le Chercheur d’art.

Les raisons ? Elles sont multiples : hausse immodérée du loyer à la prochaine échéance par le propriétaire (à quand le contrôle de la bulle immobilière des baux commerciaux à Rennes ?), raréfaction des commandes des collectivités (mais où sont-elles passées ?), phénomène d’usure devant : une crise qui n’en finit pas, un marché du livre en restructuration, un soutien en berne par les collectivités, etc.

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Christian Debroize dans son magasin, 1 rue Hoche

Christian Debroize n’est pas amer. Peut-être même est-il soulagé. 14 ans à porter avec succès l’une des rares librairies en France spécialisées dans le livre d’art auront fait de lui un expert reconnu en la matière. Mais tout de même : ces 35m2 de densité culturelle rayonnaient comme un joyau dans la rue Hoche en la nimbant d’une aura des plus esthétiques. (Une aura réverbérée à deux pas par le magasin de livres d’occasion de notre bon bouquiniste breton François Corre, lequel fermera définitivement à la prochaine fête nationale.) Christian Debroize préfère partir sobrement. Avant le naufrage.

Naufrage généralisé : Rennes est en train de crever la bouche ouverte. Il suffit de se promener dans ses rues minérales, dévégétalisées et en travaux ad nauseam, pour constater la multiplication des panneaux « à louer », « à vendre », « à céder ».

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François Corre devant son magasin, 18 rue Hoche

Pourtant, s’il y a bien une ligne budgétaire qui devrait être soutenue (mais après une véritable redéfinition et optimisation, notamment par un audit municipal et métropolitain), c’est la culture. Pourquoi ? Car la culture, lato sensu, est le lieu, le moyen et l’objet qui fait médiation dans une collectivité démocratique de citoyens en devenir (et non sclérosé dans ce présent éternel des plus douteux que vantent les extrémistes politiques et religieux). Elle établit des repères, des passerelles et des murs de soutènement comme de démarcation entre nous et nous-mêmes.

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La quadrature du cercle

Reste qu’à Rennes, l’absence chronique de politique culturelle, a fortiori de politique du livre, aura eu pour effet de développer un aveuglement structurel qui s’est traduit par un saupoudrage de subventions mal à propos et un favoritisme délétère. Aucune vision globale du comment-vivre-et-consommer-ensemble des biens-réalités-et-médiations culturelles n’a été déployée. Aucune réflexion sur les modes de soutien que la municipalité pourrait apporter à certains commerçants dont l’activité spécifique profite à ce vivre-ensemble. Espérons que la réunion des États généraux de la Culture organisée par Benoit Careil saura prendre en compte ces problèmes et tracer des voies de renouveau et d’essor.

Rennes, Dubonnet mur
Le mur Dubonnet, place Sainte-Anne

Autrement, à Rennes, on n’aura bientôt plus grand-chose à oublier, car plus rien ne sera pollinisé – pour filer la métaphore d’Édouard Herriot qui définissait la culture comme « ce qui reste quand on a tout oublié ». Les citoyens tairont de loin en loin leur vie en crise en sortant consommer de grandes joies éphémères dans des rues truffées de banques, d’agences immobilières, de kebabs, de quelques bars et de la trentaine de ces enseignes nationales qui s’emploient à uniformiser les villes de France. Quelle belle perspective pour nos enfants : Dubo, Dubon, du mauvais.

 

Librairie Le Chercheur d’Art
1, rue Hoche, 35000 Rennes
02 23 20 15 48
Horaires d’ouverture : Ouvert tous les jours sauf dimanche 10:30 – 19:00

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Librairie François Corre
18, rue Hoche, 35000 Rennes
Téléphone : 02 99 38 78 87
Horaires d’ouverture : Ouvert tous les jours sauf dimanche 10:30 – 19:00

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La librairie le Chercheur d’art ferme : Dubo, Dubon, Du mauvais

Animula blandula vagula : Âme de diaphane intimité, hôtesse et compagne de mon corps, tu verses vers des lieux délavés, escarpés et dénudés, où ne résonnent tes jeux d’esprit…

3 Commentaires

  1. Et bien, c’est triste de constater que « expertise » qui rimait dans cette librairie avec chaleur, convivialité et délicatesse commerciale va disparaitre.

  2. Félicitations pour votre article ! J’aurais aimé être capable de l’écrire, car il traduit exactement ce que je pense avec consternation et désespérance. La municipalité de Rennes pratique le double discours : elle prétend soutenir les petites structures, mais elle n’aide que ceux qui lui font allégeance ou qui lui rapportent en termes d’image. Le Chercheur d’art était un lieu précieux qui donnait un peu d’âme à ce centre-ville devenu sinistre…
    Catherine

  3. « Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on a autant parlé de civilisation et de culture ». Antonin Artaud
    Merci pour ce papier bienvenu.

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