Charlie’s Country en est la preuve : Rolf de Heer est un cinéaste australien qui n’aime pas la facilité. Après avoir livré des objets autour de la question du handicap (Bad Boy Buddy ou Dance Me To My Song), le réalisateur a, depuis, privilégié la thématique aborigène. The Tracker, 10 Canoés, 150 lances et 3 épouses laissent maintenant la place à ce Charlie’s Country.

cinéma, film unidivers, critique, information, magazine, journal, spiritualité, moviesLa problématique aborigène est une donnée sur laquelle il faut compter en Australie. Le Chemin de la liberté de Philip Noyce ou Samson et Delilah de Warwick Thornton sont là pour le rappeler. Dès lors, rien de plus naturel pour Charlie’s Country de commencer par un plan d’une simplicité et d’une beauté effarante qui s’inscrit parfaitement dans le parcours de la cinématographie australienne. Mieux encore, il fait totalement sens en posant une question essentielle à la compréhension du métrage : quelle est la place de l’homme dans son milieu ?

Charlie's CountryAfin de répondre à cette interrogation, le cinéaste ne va jamais lâcher son héros et le spectateur est donc invité à le suivre dans son quotidien, entre achat de nourriture, conversation avec ses amis et moments de solitude. Loin d’être ennuyeuse, cette virée de tous les jours est passionnante tant elle ouvre sur des couleurs cinématographiques variables. En effet, l’écriture, en apparence simple, n’en demeure pas moins d’une belle complexité. Maniant autant la réflexion sur la transmission (l’invitation à apprendre la danse traditionnelle aux plus jeunes) ou le temps qui passe (le leitmotiv de la photographie devant l’opéra de Sydney) que l’humour (grand moment de franche rigolade devant l’épisode de l’emprunt de la voiture), Charlie’s Country ose les ruptures. Celles-ci passent merveilleusement bien d’autant plus que le projet est porté par un acteur principal, David Gulpilil, déjà vu chez John Hillcoat, Baz Lurhmann ou dans Crocodile Dundee, qui livre une prestation tout simplement Charlie's Countryhallucinante. Regard tantôt malicieux tantôt perdu, paroles truculentes ou silences profonds, physique d’une grande sécheresse et tête amicale, le comédien joue de toutes les cartes afin de prendre le spectateur par la main et l’emmener dans un monde cinématographique à la sincérité bienvenue. L’empathie est alors totale. Conclusion évidente, il n’est plus besoin de chercher plus loin : l’acteur de l’année cinématographique 2014 est là, devant nous, bouffant littéralement l’écran. Le comédien n’a pas volé son prix d’interprétation à la dernière édition du Festival de Cannes, catégorie Un Certain regard. Il ne volera pas, non plus, notre souvenir et notre respect.

Mais cette approche existentielle n’en demeure pas moins un trompe-l’œil. Des choses bien plus dramatiques se cachent et ne demandent qu’à exploser. Une certaine idée de cette vie n’est pas non plus véhicule d’une condition humaine élevée. En effet, Charlie est clairement en proie aux doutes et garde une terrible rage envers tout un pan de la population australienne. Qui sont ces hommes venus lui faire la morale sur ses habitudes (énorme épisode du buffle) ? Qui Charlie's Countrysont ces hommes venus l’utiliser sans rien donner en retour (le rapport aux dealers de marijuana) ? En posant ces questions, le film veut pointer du doigt les dérives d’une colonisation aux conséquences terribles encore palpables dans les esprits et dans les faits. Le spectateur prend alors, et cette posture s’avère tout à fait normale, fait et cause pour le héros et se dit que les aborigènes ne méritent définitivement pas un regard et une attitude aussi condescendants. Néanmoins, dans une première partie, Rolf de Heer n’a pas vocation à faire de son projet une attaque, certes compréhensible, primaire de cette situation. Charlie’s Country, et tout ce qu’il veut représenter, mérite sans doute mieux que ce manichéisme limité. Afin de rétablir l’équilibre, le réalisateur ose des instants intéressants. Charlie's CountryIl y a bien eu quelques propositions non dénuées d’intérêt (la question de la santé en est un exemple palpable). Il y a, également, la construction d’une atmosphère légèrement cynique (« Fucking white boy ! », « Fucking black boy ! ») qui s’échappe des limitations. Il y a, enfin, des tentatives d’apaisement et de refus de la condamnation en bonne et due forme (le rapport entre Charlie et les gardes de cette réserve aborigène). De fait, en opérant ces choix forts, le métrage vient prouver,  encore une fois, sa belle complexité. Oui, il y a des abus. Oui, il y a des révoltes possibles. Mais il y a, aussi, une volonté presque indicible de vivre ensemble. L’opération est difficile. Elle n’en demeure pas moins très respectable.

Cependant, un poids peut peser plus que son opposé. Et la rage peut dominer. Il ne faut pas, non plus, tomber dans une certaine forme d’analyse et de compréhension angélique qui masquerait le fond d’un problème réel qui livre quotidiennement ses victimes. C’en est donc trop pour Charlie. Il doit partir. Quoi de plus naturel, alors, que de prendre le chemin du bush. Retour à la nature primitif où les plantes, les animaux et les grottes deviennent refuges salvateurs. Vivre Charlie's Countrycomme les ancêtres, retrouver la puissance panthéiste, oublier les méfaits d’une civilisation. La caméra devient alors complètement naturaliste en insérant parfaitement le personnage dans son milieu. Jamais trop proche de Charlie, la pudeur et donc le respect étant de mise, elle ose même des aérations où le cadre majestueux peut prendre toute sa place. L’espace est bien sans limites et le protagoniste peut s’évanouir totalement dans ce monde chéri tant les repères spatiaux paraissent hésitants. Et si le spectateur ne sait jamais trop quelle direction Charlie prend, l’important ne situe pas à ce niveau. En effet, la prégnance est donnée à la globalité naturelle qui doit l’emporter aisément sur la carte, le chemin et donc les marqueurs de la civilisation. Instants magiques pour ce protagoniste qui les mérite amplement. On pourrait aisément offrir des comparaisons avec le cinéma de John Boorman ou de Terrence Malick, tous deux grands cinéastes de la forêt. Rolf de Heer n’en est jamais loin et ces passages de Charlie’s Country s’insèrent parfaitement dans cette continuité de représentation cinématographique. Néanmoins, tout n’est pas si facile dans le rêve naturel. Les conditions sont dures, très dures. Grâce au cahier des charges employé par le réalisateur, le spectateur les ressent immédiatement. Conclusion inévitable, le drame, après cette parenthèse enchantée, ne peut qu’arriver.

La maladie, sournoise, pernicieuse, malveillante guette. En s’abattant sans prévenir, elle va sonner le glas du héros. Obligé d’aller se faire soigner à Darwin, Charlie se fait prendre par l’expérience urbaine de plein fouet. En se resserrant de plus en plus, le cadre va complètement enfermer le protagoniste et les possibilités de fuite sont bien minces. Il pourrait y avoir l’alcool, refuge mental quand il lui arrive de jouer son rôle de paradis artificiel, mais dont la dépendance Charlie's Countryne peut que faire chuter l’individu. À force de boire, Charlie n’est plus. Son regard devient bien trop vitreux pour y voir une vitalité joyeuse (la conversation avec ses vieux amis, symptôme mortel d’une condition aborigène urbaine en décalage), ses gestes deviennent bien trop répétitifs pour y voir une action intéressante (les retraits à la banque où, en deux plans semblables, le cinéaste profite de la puissance d’une ellipse désastreuse). Il pourrait également y avoir l’espace, refuge physique quand il se balade. Mais où trouver la fuite quand la ligne d’horizon est obstruée par des immeubles et quand le peu de nature est encombré par des éléments souillés (le parc urbain) et des hommes malveillants (les policiers) ? La conclusion va s’avérer terrible et le métrage va oser une prolongation de récit qui n’était pas attendue. Celle-ci peut surprendre et paraître maladroite, car tout va très vite dans le déroulement du récit. Le réalisateur n’en ferait-il pas un peu trop pour émouvoir coûte que coûte son spectateur ? Faut-il y voir une volonté d’accablement de son personnage ? La suite du métrage va permettre de répondre à ces interrogations qui ne rendent définitivement pas grâce à la vision de Rolf de Heer. Celles-ci sont, en fait, bel et bien nécessaires, car le cinéaste veut, avant tout, aller jusqu’au bout de son idée de cinéma. L’équilibre qu’il cherchait pourtant à construire va se dissiper Charlie's Countrybrutalement. La balance a choisi son camp. Le réalisateur a choisi son propos. Ce sera celui de la tragédie humaine où un homme, un peuple, un monde ne peuvent plus vivre dans leur propre maison. On pouvait s’y attendre, mais la réponse à la question initiale est donnée lors d’une très belle séquence où l’utilisation du champ / contrechamp, pourtant principe élémentaire de la grammaire cinématographique, prend une tournure immensément dramatique. Tout n’est qu’illusion dans cette Australie qui n’a toujours pas compris ses erreurs. Et c’est toute une réalité bien trop sale qui ne doit jamais être enjolivée. Le poids de la situation aborigène est trop lourd pour ne pas laisser berner.

En ne jouant jamais la carte de la facilité tout en ne sacrifiant jamais son message, Charlie’s Country interpelle, donne à penser et, finalement, provoque la révolte. Œuvre fondamentale de 2014, le métrage nous dit, simplement, que la lutte pour une compréhension humaniste des choses n’est pas encore gagnée.

 Charlie’s Country
Date de sortie initiale : 12 octobre 2013
Réalisateur : Rolf de Heer
Acteurs : David Gulpilil, Peter Djigirr, Luke Ford
Durée : 108 minutes
Bande originale : Graham Tardif
Distinctions et récompenses : Prix du meilleur acteur un certain regard

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