Cartelle est un nouveau label regroupant des artistes féminines, trans et non binaires. Il a été fondé par la Rennaise Liza Bantegnie et la Bordelaise Margot Oger, toutes deux musiciennes, et faisait paraître une première compilation 12 titres en décembre 2021. Brossant large dans les styles, passant par le punk, la synthpop, la chanson, l’acid techno, la power pop ou encore le shoegaze, ce premier volume offre un aperçu encourageant de la scène alternative française au féminin, et pas que.

La première compilation de Cartelle paraissait en décembre 2021. Y sont réunie·s douze artistes ou groupes de femmes, dans des registres aussi variés que le punk ou la pop, la production électronique ou la guitare sèche. À l’origine de ce nouveau label, on trouve Liza Bantegnie et Margot Oger, deux musiciennes vivant respectivement à Rennes et Bordeaux.

Où sont les zikettes ?

Le parcours de Liza et Margot est finalement assez similaire : la première chanteuse, la seconde batteuse puis claviériste, elles sont passées par différents groupes, jouant toujours avec des garçons, jusqu’à lancer des formations exclusivement féminines dans lesquelles elles s’épanouissent désormais. Du côté de Liza, c’est le duo synthpop À trois sur la plage, auteur d’un premier excellent album en 2021. Margot, quant à elle, a monté un groupe de reprises punk des morceaux de Devo, appelé Oh, no it’s Diva, et dont le premier album paraîtra en 2022. À l’été 2020, Liza et Margot se retrouvent chez un ami commun et dressent en discutant le même triste constat : « il y a peu de nanas sur scène, pourtant il y a de super groupes, mais qu’on ne voit pas », résume Margot.

En découle assez naturellement l’envie d’éditer une compilation qui témoigne de la scène féminine actuelle, et plus largement des artistes issu·e·s des minorités de genre, personnes trans ou non binaires. « On était encore en plein dans les révélations Me Too », se rappelle Margot. « C’était important que la parole se libère, mais on voulait aller plus loin, en faire quelque chose de positif, trouver un moyen de faire sororité pour aller au-delà de ce qui était engagé », continue-t-elle.

D’où ce Cartelle au féminin, mafia au sens de famille, de communauté. « Si tu regardes la définition de cartel, c’est un groupe qui se crée en marge d’un groupe majoritaire », précise Margot. Aux détracteurs, et parfois détractrices, de la non-mixité choisie, Margot répond en la présentant comme un outil, non une fin en soi. « Ce qu’on ressent en tant que femmes n’est pas ce que les hommes ressentiront, du fait d’une socialisation pure et dure. Parler de ça avec des personnes qui vivent les mêmes expériences, ça peut être bénéfique, pour expérimenter, se renforcer, avancer, parfois se soigner même. » Car est-il besoin de rappeler que derrière l’inégalité genrée du milieu de la musique il y a, cicatrice et plaie à vif d’une société dans son ensemble, des violences, des agressions, des abus, des viols, et ce jusque dans les couloirs de nos conservatoires ?

D’où l’apparition ces dernières années en France de plus en plus d’initiatives et de structures musicales souhaitant fonctionner sur le modèle du safe space, et bien sûr le diffuser : citons l’association parisienne de sensibilisation Act Right, le label Warriorecords, ou encore, à Rennes, les collectifs et labels Elemento Records ou Black Lilith. Cartelle s’inscrit dans cette mouvance, sans oublier, bien sûr, la musique. « Oui, on parle de féminisme et de sororité, mais derrière ça, Cartelle c’est surtout la musique qu’on aime et qu’on veut mettre en avant ».

Cartelle, les femmes à l’affiche

Pour la première sortie de Cartelle, Liza et Margot ont compilé les morceaux de 12 artistes ou groupes : certains et certaines qu’elles connaissaient déjà, comme la Nantaise Saintes ou les Parisiennes de Catisfaction, d’autres qu’elles ont découvertes en cherchant à représenter l’ensemble de la scène française. Du Rouen d’Ellah A. Thaun au Marseille de Musique Chienne, en passant par le Bordeaux de Lispector, le Lyon de KCIDY ou le Montreuil de Rose Mercie. Une carte de France certes incomplète pour le moment, mais qui dessine déjà un réseau d’artistes françaises issues des courants musicaux alternatifs.

Car Cartelle ne se restreint pas à une identité musicale précise. Le nouveau label se veut plutôt le reflet de ce qui passe dans les oreilles de Liza et Margot. « On peut aussi bien écouter de l’ambient ou du punk, du jazz, de la musique ouest-africaine, de la pop, Madonna », liste Margot. « Ce sera quand même des choses qui viennent de l’alternatif, car ce sont les scènes qu’on fréquente », précise la musicienne. Le dénominateur commun de Cartelle sera donc davantage un esprit qu’un style, une idée du DIY, une identité de la marge.

Voilà qui explique la grande variété cohabitant au sein de ce premier volume. Parmi d’autres, on y passe sans transition de la composition instrumentale pleine de douceur de Charlotte Leclerc à l’acid techno provocateur de Musique Chienne, puis à la power pop pleine d’énergie sucrée d’Alvilda, à la chanson déclamée de Rose Mercie ou au slam subversif de Petra Pied de biche sur fond de synthés et boîtes à rythmes. « On trouvait ça beau de faire cohabiter tout le monde, même si ce ne sont pas les mêmes styles musicaux », explique Margot.

Fait étonnant pour la première compilation d’un label, hormis la composition synthwave de Saintes, la totalité des morceaux étaient déjà parus en autoproduction (sur les plateformes Soundcloud ou Bandcamp) ou signés sur d’autres labels indépendants. « On a contacté d’abord les artistes, puis les labels qui nous ont donné les autorisations pour sortir le disque. On n’a rencontré aucune difficulté, ça a plutôt été encouragée et saluée comme démarche, dans l’idée de faire ensemble et pour plutôt que de faire contre », raconte Margot.

Dans ce même esprit de faire ensemble, ce sont aussi des femmes qui ont assuré les à-côtés indispensables à l’activité d’un label. L’artwork de la pochette vinyle a été réalisée par l’illustratrice Camille Potte. Le mastering des morceaux est signé Marie Pieprzownik du studio Translab, dont le travail auprès des plus grands artistes français, de Laurent Garnier à Jul en passant par Véronique Sanson, impose le respect. Le livret présentant les artistes de la compilation a lui été conçu par Félicité Landrivon, graphiste fondatrice de Ventoline, un fanzine musical et participatif aux contributions exclusivement féminines. C’est dire si Cartelle a su réunir un réseau féminin de savoir-faire, levant le voile sur la place réelle, si ce n’est visible du grand public, des femmes dans les musiques actuelles.

« Que cette association soit une boîte à outils »

Fortes de cette première compilation, les filles de Cartelle réfléchissent à un second volume et préparent le disque d’une artiste qui sera annoncé plus tard dans l’année. En attendant, les premières soirées de concert se profilent : une carte blanche au label le 3 mars 2022 au Zorba de Paris, une Cartelle Party au Tête de chou café à Rennes le 24 mars, et une participation au Spring Rec, salon des labels du Jardin moderne les 23 et 24 avril. On pourra aussi retrouver le label tous les deux mois sur la webradio A Certain Radio. « C’est protéiforme, Cartelle. On veut que cette association soit comme une boîte à outils. Si un jour on a envie de réaliser un documentaire ou de travailler avec des centres sociaux, on se servira de Cartelle », explique Margot.

Et ce n’est pas tout. Car Liza et Margot ont aussi commencé à travailler avec l’association Salut les zikettes, qui propose depuis plusieurs années des ateliers d’empowerment musical, à destination de leurs proches parisiennes d’abord, puis s’ouvrant à un public plus large et s’exportant dans le reste de la France. « Depuis qu’elles ont monté ça, il y a plein de groupes de meufs qui se montent à Paris. Et il y a beaucoup de demandes, tous leurs ateliers affichent complets maintenant », témoigne Margot.

En juin 2021, Liza et Margot assistent à un de ces ateliers au Jardin moderne à Rennes. Partageant une même philosophie – Margot joue d’ailleurs dans Oh, no it’s DIVA avec Victoria Arfi, une des fondatrices de l’association – les filles de Cartelle s’associent durablement à Salut les zikettes pour proposer elles-mêmes des ateliers rennais. Le premier avait lieu en décembre 2021, le deuxième se tiendra les 19 et 20 mars, un troisième est prévu en juin. « Ce sont des moments suspendus et précieux », affirme Margot. S’y exprime le pouvoir de la sororité, qui peut-être aidera à donner aux jeunes musiciennes, femmes, trans ou non binaires, la confiance d’affronter ce monde d’hommes, d’hommes, d’hommes.

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