Huit kilomètres c’est la distance parcourue en 1995 entre deux massacres commis par un adolescent de 16 ans dans le Var. Une distance qui explique cet événement enfoui désormais dans la mémoire collective et que Bruno Masi parcourt dans son ouvrage remarquable. Pour comprendre et expliquer.

BRUNO MASI

23 septembre 1995 : Solliès-Pont une petite commune du Var proche de Toulon. Éric Borel, 16 ans, assassine son beau-père, son demi-frère puis sa mère dans leur maison familiale. Il leur tire à bout portant avec une 22 long rifle avant de s’acharner sur leurs corps. Il sort dans la nuit, marche 8 kilomètres, attend le lever du jour, demande à voir son ami Alan, le tue froidement. Il poursuit sa marche dans le village de Cuers et tue 12 autres personnes avant de se donner la mort, en se tirant une balle dans la tête. Voilà pour les faits bruts. Sans explications. Sans commentaires. Ce massacre est la deuxième tuerie par son importance en Europe au cours du XXe siècle, derrière les assassinats commis par Anders Brevik à Oslo et sur l’île d’Utoya.

ERIC BOREL BRUNO MASI

Pourtant cet événement n’a laissé que peu de souvenirs dans la mémoire collective.  À Cuers, une cérémonie annuelle se déroule en mémoire des victimes, un article de presse lors d’un anniversaire et c’est tout. Pourquoi ce silence ? Cet oubli ? Bruno Masi, comme précédemment Ivan Jablonka avec son exceptionnel Laëtitia, va essayer de comprendre 25 ans plus tard ce mutisme collectif et de reconstituer ce qui s’est réellement passé ce week-end de fin d’été dans un village comme des milliers d’autres en France.

Si ce fait divers n’avait pas fait 15 morts bien réels et suscité tant de souffrances, on oserait presque écrire que cet ouvrage se lit comme un roman policier, mais là n’est pourtant pas le défi de l’écrivain. Pendant trois ans, il va rencontrer les intervenants de l’époque, des intervenants qui ont été oubliés par la gendarmerie, la justice, la presse et dont les paroles, si elles avaient été recueillies dans les temps nécessaires, auraient déroulé une histoire violente, brutale, mais aussi compréhensible dans une logique d’un mal de vivre adolescent exacerbé.

Le journaliste local de Var Matin, le médecin légiste, l’amie d’Alan, les parents de cette amie, chacun détient une parcelle de la vérité. Encore eût-il fallu les écouter. S’infiltrant dans les erreurs du passé, Bruno Masi, de manière très documentée, en lisant, regardant les archives de l’époque, démontre les rouages d’une information à chaud, qui commence à devenir une info en continu. Soucieuse de sensationnalisme, les rédactions parisiennes contredisent parfois leur reporter sur place privilégiant la « folie », la « démence », l’acte irrationnel s’appuyant même en plateau télé sur des psychologues, psychiatres qui apportent à 1000 kilomètres des certitudes ou des probabilités. Ce mécanisme parfaitement décrit convient finalement à tout le monde, y compris aux habitants de Cuers qui, hier comme aujourd’hui, préfère fermer les yeux et oublier. La description d’un jeune déséquilibré pris d’un accès de folie n’a aucune conséquence pour la société qui à cette occasion n’a pas à se regarder dans un miroir.

De manière passionnante, l’auteur décrypte ainsi les raisons de l’amnésie collective qui frappera cet événement, bientôt supplanté, une semaine plus tard, par l’assassinat par les forces de l’ordre du terroriste Khaled Kelkal dans la banlieue lyonnaise. Analyse du travail des media, des représentants de l’État, des gendarmes, comme Jablonka, l’auteur met ces instants cruciaux en perspective, instants qui en disent long sur une société à un moment donné de son histoire.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, et s’appuyant sur des témoignages irréfutables et concordants, le récit reconstitue la chronologie exacte des faits, expliquant ce qui a troublé dès le début l’auteur, c’est à dire ces 8 kilomètres parcourus par Éric Borel et ces 11 heures écoulées entre le meurtre de sa famille et celui de son ami Alan. Une distance et un temps écoulé qui auraient dû à l’époque poser question et balayer toutes les élucubrations émises. On comprend alors le processus de la tuerie, la « logique » du tueur, la chronologie des faits. Aucun voyeurisme dans l’enquête de Masi, aucune excuse. Simplement la volonté de comprendre le fonctionnement d’un adolescent différent des autres par son caractère, son affect familial.

« Mortelle randonnée », « Folie meurtrière » des mots d’usage facile, compréhensibles par tous, qui viennent aisément sous la plume mais qui ne veulent rien dire. Depuis 1995, le temps de « l’information » s’est encore accéléré et les dérives qui vont avec aussi. 8 kilomètres n’est pas un pamphlet ou une charge contre les médias. C’est un froid constat qui veut redonner un sens à la complexité des événements, des existences. À la complexité des êtres. Au lieu de déterrer des cadavres comme le craint une intervenante, Bruno Masi leur redonne vie et évite l’oubli.

8 kilomètres de Bruno Masi. Éditions JC Lattes. 320 pages. Parution : 08/01/2020. 19€.

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