Boualem Sansal, chevalier de la Légion d’honneur : une médaille, et après ?

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Boualem Sansal
Boualem Sansal

Le 1er janvier 2026, Boualem Sansal a été nommé chevalier de la Légion d’honneur dans la promotion civile publiée au Journal officiel. Sur le papier, c’est un geste classique, la République distingue, deux fois par an, des personnalités « engagées au service de l’intérêt général » – 616 personnes dans cette promotion. Mais, dans ce cas précis, l’acte est tout sauf neutre.

Parce que Sansal est franco-algérien. Parce qu’il sort d’une séquence de détention en Algérie qui a pesé sur une relation bilatérale déjà inflammable. Et parce que son œuvre, depuis plus de vingt ans, travaille une zone hautement sensible : la liberté d’esprit face à l’autoritarisme, les dogmes identitaires, la tentation — toujours renaissante — d’un ordre moral qui surveille, punisse, simplifie.

Cette décoration est méritée. Mais elle dit aussi beaucoup de la manière dont la France aime se raconter — et de la façon dont, avec l’Algérie (et, au-delà, avec l’islam et ses usages politiques), la relation reste piégée dans un théâtre de symboles où chaque geste devient un test, une provocation, un procès d’intention.

De juillet 2025 à janvier 2026 : la chronologie d’un écrivain devenu “affaire”

Pour comprendre ce que « raconte » la Légion d’honneur, il faut la replacer dans la séquence — celle que nous analysions déjà, au cœur de l’été 2025, lorsque la justice algérienne confirmait la condamnation de l’écrivain.

  • Novembre 2024 : arrestation de Boualem Sansal en Algérie, dans un contexte de durcissement politique et de crispations diplomatiques.
  • Mars 2025 : condamnation en première instance à cinq ans de prison et à une amende, pour des chefs liés à l’« unité nationale ».
  • 1er juillet 2025 : la cour d’appel d’Alger confirme la peine (c’est le point de bascule : le dossier cesse d’être « provisoire » et devient un signal).
  • 12 novembre 2025 : grâce présidentielle et libération, sur fond d’arguments humanitaires et d’intermédiation diplomatique (notamment allemande).
  • 1er janvier 2026 : Légion d’honneur : la France transforme une affaire en geste républicain, et un homme en symbole.

À l’arrivée, la même question se repose : Sansal est-il honoré pour son œuvre – ou mobilisé pour ce qu’il représente dans un rapport de forces ? La réponse, inconfortable, est double. Il est décoré parce qu’il est un écrivain majeur, et il est décoré au moment où sa trajectoire est devenue hautement politique.

Une œuvre qui dérange : la littérature comme geste de résistance

Boualem Sansal n’est pas décoré pour une « opinion », ni pour une péripétie diplomatique, il est décoré parce qu’il est un écrivain et parce que son écriture a toujours refusé le confort. Depuis ses premiers romans, Sansal écrit contre la langue de bois, contre les mythologies officielles, contre les récits qui transforment un peuple en bloc et un État en destin. Il choisit le récit frontal, l’allégorie, la dystopie, l’ironie noire ; une littérature qui ne caresse pas le lecteur dans le sens du poil, mais le force à regarder ce qu’il préférerait ignorer.

2084 a cristallisé cette veine : une théocratie totalisante, une amnésie organisée, un langage amputé, la peur comme gouvernance. On peut y lire une critique de l’islamisme, bien sûr ; on peut surtout y lire une critique du totalitarisme comme structure mentale. Lorsque le sacré se confond avec la police, lorsque l’adhésion devient preuve d’innocence, lorsque la vérité se réduit à une récitation.

Ce qui vaut à Boualem Sansal autant d’admiration que d’hostilité, c’est qu’il n’écrit pas depuis une tour d’ivoire, mais depuis une ligne de fracture. Il a souvent insisté sur la nécessité de parler « de l’intérieur », au risque de l’isolement, des menaces, de la diabolisation. Cette cohérence — tenir la plume quand la pression monte — est aussi ce que la France prétend honorer quand elle parle de courage, de civisme, de rayonnement.

Le “nœud algérien” : répression, crise de légitimité et gestion religieuse du social

Dans notre article du 1er juillet 2025, nous défendions une idée centrale : l’« affaire Sansal » ne peut pas être comprise seulement comme un dossier judiciaire, mais comme un symptôme d’un système politique en tension – répressif, fragilisé, en quête de récits de substitution.

La condamnation puis la confirmation en appel s’inscrivaient dans une période où, depuis la fin du Hirak, l’État algérien multiplie les dispositifs de contrôle : lois, procédures, restrictions, pressions sur les journalistes, les universitaires, les militants. Boualem Sansal, par sa notoriété, devenait un exemple. La preuve qu’aucune signature, aucune reconnaissance internationale, aucune œuvre ne met définitivement à l’abri.

Dans cette mécanique, Unidivers pointait aussi un second niveau d’analyse, plus délicat mais crucial : la manière dont certains pouvoirs autoritaires, au Maghreb comme ailleurs, peuvent tolérer (et parfois instrumentaliser) des courants religieux rigoristes lorsqu’ils produisent de la dépolitisation. Non pas nécessairement en les « dirigeant » comme on dirige un parti, mais en tirant profit d’un fait sociologique ; une religiosité qui prêche l’ordre, l’obéissance, la séparation d’avec la contestation, peut devenir un allié objectif contre les revendications démocratiques.

Dit autrement, il existe, dans certains contextes, un islam de la pacification sociale – non pas parce que l’islam le serait par essence (il ne l’est pas), mais parce que des régimes savent exploiter les lignes religieuses qui affaiblissent la conflictualité politique. C’est l’un des angles morts du débat public français : soit l’on tombe dans la caricature (« l’islam est le problème »), soit l’on refuse de voir les usages politiques du religieux. Or c’est précisément l’entre-deux — l’instrumentalisation — qui intéresse Boualem Sansal et qui l’expose.

Après la grâce, la décoration : un geste républicain… et un geste politique

La décoration intervient quelques semaines après la grâce présidentielle. Dans cette chronologie, la Légion d’honneur devient inévitablement un signe, une manière de dire que l’affaire n’était pas un fait divers judiciaire mais une question de principe.

Il faut nommer le paradoxe/ La République française distingue un écrivain que le pouvoir algérien a pu présenter comme un agent symbolique de l’étranger. Dès lors, la médaille se lit de deux façons opposées :

  • Côté français, elle s’inscrit dans un récit familier. La France comme terre de littérature, sanctuaire de la critique, refuge des dissidents, patrie des droits et des Lumières. Elle se regarde dans Booualem Sansal comme dans un miroir flatteur : « voyez, nous savons reconnaître ceux qui résistent au dogme ».
  • Côté algérien, elle peut être interprétée comme une confirmation du soupçon. « Voyez, ils décorent “leur” écrivain, ils récupèrent “notre” querelle, ils instrumentalisent un homme pour un bras de fer mémoriel et diplomatique ».

On peut juger cette seconde lecture injuste à l’égard de Boualem Sansal. Elle n’en est pas moins politiquement active. Dans la relation franco-algérienne, les symboles font souvent plus de dégâts que les dossiers.

Ce que la France dit d’elle-même en décorant Sansal

La Légion d’honneur, dans son idéal proclamé, récompense une certaine idée du service. Mais, dans son usage culturel, elle fait aussi autre chose : elle met en scène la France.

Décorer Boualem Sansal, c’est affirmer :

  • La France comme “République des lettres” : une nation qui se légitime par l’écriture, par l’esprit critique, par la capacité à transformer la dissidence en patrimoine. La France ne sait pas seulement protéger : elle sait sacrer.
  • La France comme puissance morale : en distinguant un écrivain marqué par la prison, elle redessine une frontière nette entre liberté et oppression. Le risque, évident, est de basculer dans la posture : celle qui moralise l’autre, particulièrement explosive dans l’ancien espace colonial.
  • La France comme pays qui universalise… en triant : l’universalisme français a parfois tendance à « adopter » des figures étrangères à condition qu’elles confirment un récit national (la laïcité comme rempart, la critique du fanatisme comme vertu cardinale, la francophonie comme horizon). L’Algérie perçoit volontiers ce mécanisme comme une captation ; la France choisit « ses » Algériens, ceux qui entrent dans le cadre.

Cette dernière tension est la plus délicate, car elle n’ôte rien au mérite de Sansal : elle décrit un effet de contexte. Un écrivain peut être décoré et instrumentalisé malgré lui. Les deux propositions peuvent être vraies en même temps.

Algérie, islam, islamisme : le point de bascule où tout se déforme

Le cas Sansal est inflammable parce qu’il touche à un triptyque qui, en France, se dérègle facilement : Algérie / islam / identité nationale.

Boualem Sansal critique l’islamisme et les mécanismes d’emprise religieuse quand ils deviennent politiques. Une partie du débat français, toutefois, transforme volontiers cette critique en trophée idéologique au risque de glisser de l’islamisme vers l’islam, de la vigilance vers l’essentialisation, de la liberté vers l’hostilité culturelle. C’est ici que la Légion d’honneur doit être lue avec discernement. Si elle signifie « la France honore un écrivain qui combat le fanatisme et l’autoritarisme », elle est pleinement cohérente. Si elle est récupérée pour signifier « la France récompense un discours contre l’islam », elle devient toxique et trahit précisément ce qu’elle prétend défendre.

La responsabilité, dans une société surexcitée, consiste à maintenir les distinctions :

  • critiquer l’islamisme n’est pas suspect ;
  • réduire l’islam à l’islamisme est une faute intellectuelle ;
  • transformer un écrivain en étendard identitaire est une paresse politique.

Une médaille, et après ?

Il y a une grandeur réelle dans ce geste. La République dit qu’un écrivain compte, qu’une œuvre compte, qu’une liberté compte. Mais la grandeur symbolique a une condition, ne pas se contenter du symbole.

Si la France veut être cohérente avec ce qu’elle célèbre chez Boualem Sansal, alors il faut aussi :

  • défendre la liberté d’expression sans sélection opportuniste ;
  • protéger les voix menacées, y compris lorsqu’elles ne confirment pas nos schémas ;
  • et, surtout, inventer avec l’Algérie une relation qui ne soit pas uniquement une guerre de gestes, de mots, d’orgueil et de mémoire.

Dans l’immédiat, la Légion d’honneur attribuée à Boualem Sansal est juste, elle reconnaît une œuvre, une ténacité, une exigence. Mais elle rappelle aussi qu’entre la France et l’Algérie, rien n’est jamais “purement culturel”. Tout devient signe, tout devient épreuve, tout devient procès d’intention. À charge pour la France — si elle veut réellement honorer la liberté — de ne pas transformer ce signe en provocation, ni cet écrivain en outil, ni cette relation en impasse.

Eudoxie Trofimenko
Et par le pouvoir d’un mot, Je recommence ma vie, Je suis née pour te connaître, Pour te nommer, Liberté. Gloire à l'Ukraine ! Vive la France ! Vive l'Europe démocratique, humaniste et solidaire !