BON ENTENDEUR : GROOVE ET FRANCOPHONIE

Bon Entendeur est un trio de musiciens et de DJs à l’origine de mixtapes où cohabitent musique ensoleillée et patrimoine de la culture populaire. Dans chacune d’entre elle, le groupe superpose le discours de personnalités francophones, politiciens, acteurs ou actrices, chanteuses, humoristes à une sélection pointue de titres électro chill, hip-hop, funk, disco et house. Alors qu’ils étaient de passage le 6 avril à Rennes en concert, Unidivers a eu le plaisir d’échanger avec eux.

Bon Entendeur
Bon Entendeur. De gauche à droite, Arnaud Bonet, Pierre Della Monica et Nicolas Boisseleau. Crédit : Adrien Combes.

Création et développement

UNIDIVERS — Bon Entendeur est un concept imaginé par Arnaud Bonet : des citations de personnalités de la culture française superposées à une mixtape. Comment est né le projet ?

ARNAUD BONET — J’avais une chaîne YouTube, comme Pierre d’ailleurs, où on publiait des musiques, sans avoir les droits. Nos chaînes ont donc été clôturées. Je me suis dit qu’avec un site web, on ne serait pas autant ennuyés. J’ai acheté un nom de domaine et Pierre m’a rejoint tout de suite. Au départ, c’était juste un blogue où on diffusait de la musique, une bibliothèque de liens SoundCloud.

PIERRE DELLA MONICA — Avant les mixtapes, nous faisions des playlists. Il y a eu un an entre le moment où on a créé Bon Entendeur et la première mixtape.

ARNAUD BONET — Pour cette première mixtape, sortie en 2013, on s’est amusé à utiliser le discours de DSK qui était passé au 20 h après l’affaire du Sofitel à New York. Ça a bien marché, et ça nous a donné plein d’idées.

UNIDIVERS — Y avait-il une source d’inspiration particulière ?

ARNAUD BONET — On avait entendu le sample de DSK dans le set d’un DJ sur une plage à Calvi on the Rocks. J’avais trouvé cette idée complètement dingue ! On a récupéré le discours et on l’a mis sur une musique différente.

UNIDIVERS — Nicolas Boisseleau, c’est après cette première mixtape que vous avez rejoint le projet. Qu’est-ce qui vous a motivé ?

NICOLAS BOISSELEAU — Je connaissais Pierre grâce à mon petit frère, je l’avais rencontré à Calvi on the Rocks où je travaillais, l’année où Arnaud y était aussi d’ailleurs. Je venais de terminer mes études quand la première mixtape est sortie. J’ai trouvé ça super, le discours de DSK, mais aussi le mélange des styles musicaux. Comme j’avais du temps pour moi, j’ai écrit aux gars et ça a bien marché entre nous.

UNIDIVERS — Aujourd’hui, comment vous répartissez-vous les rôles au sein du collectif ?

PIERRE DELLA MONICA — On fait tous à peu près tout. Mais Arnaud gère plus l’administratif, Nicolas la communication et le management, et moi la musique.

ARNAUD BONET — Quand on est en concert, Pierre et moi sommes sur scène et Nicolas endosse le rôle de manager.

Bon Entendeur. Crédit : Adrien Combes.
Bon Entendeur
Bon Entendeur. Crédit : Adrien Combes.

PIERRE DELLA MONICA — Mais on demeure polyvalents, on gère à trois nos réseaux sociaux, l’album, etc.

NICOLAS BOISSELEAU — Dans l’ensemble, la plupart des décisions sont prises à trois.

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Bon Entendeur. Crédit : Adrien Combes.

UNIDIVERS — Cela fait plus de cinq ans que l’aventure Bon Entendeur a démarré. Quelles étapes ou quels souvenirs marquants retenez-vous ?

NICOLAS BOISSELEAU — Le premier beau souvenir c’était Saint-Barthélémy. Ça faisait cinq mois qu’on faisait des mixtapes et on a reçu un mail improbable. On était invités à jouer à une fête sur un yacht à Saint-Barthélémy. On n’y croyait pas du tout. On n’avait jamais joué en live.

PIERRE DELLA MONICA — On a appris à mixer en trois semaines avec des tutoriels, Virtual DJ, Traktor, etc.

NICOLAS BOISSELEAU — Finalement, on a passé une semaine dingue dans un cadre de rêve, avec un mec vraiment sympa qui avait une grande culture musicale et avec qui on est restés en contact. Ça nous a beaucoup motivés pour la suite.

Bon Entendeur
Page Facebook Bon Entendeur

PIERRE DELLA MONICA — C’est une question de point de vue, chacun a connu des étapes différentes. Moi ça a été le Bataclan, quand le projet avait deux ans : j’ai rarement ressenti autant de stress. Il y a eu le festival Solidays après, où j’ai ressenti cette même amertume dans l’estomac.

Bon Entendeur

NICOLAS BOISSELEAU — Pour moi, ça a été Garorock, où il y avait 35 000 personnes. C’est l’équivalent d’une ville, ça fait vraiment bizarre. Dans les étapes du projet, il y a aussi eu le fait d’intégrer peu à peu des partenaires, un tourneur, puis un second, Jordie Boillereau (Allo Floride) ici présente. Cela peut paraître anodin mais ce sont des éléments qui sont venus s’adosser à Bon Entendeur et qui font que la structure se professionnalise. Il y a eu ça, mais aussi le label : on est chez Columbia depuis six mois, c’est avec eux qu’on sort un premier album en juin.

Bon Entendeur
Bon Entendeur au festival Garorock 2018.

Les Mixtapes

UNIDIVERS — Votre premier travail est de trouver les morceaux qui composent vos mixtapes, où les cherchez-vous ?

ARNAUD BONET — Moi, c’est sur YouTube exclusivement maintenant.

PIERRE DELLA MONICA — J’ai tenté YouTube, mais je ne trouve pas l’algorithme de recommandation assez pertinent. Donc c’est à 90 % sur SoundCloud. Parfois sur des radios aussi.

NICOLAS BOISSELEAU — Et puis Shazam en soirée.

UNIDIVERS — Il est également possible de vous envoyer des morceaux directement sur votre site, par l’onglet « submit your track ». Est-ce que vous en recevez beaucoup ? Est-ce que vous en retenez beaucoup ?

PIERRE DELLA MONICA — On en reçoit beaucoup. Mais pour être franc, on n’en retient pas énormément.

UNIDIVERS — Avez-vous découvert des artistes de cette façon ?

NICOLAS BOISSELEAU — Oui, il y en a plusieurs qu’on a découverts comme ça et qu’on suit désormais sur les réseaux.

ARNAUD BONET — Mais il n’y a pas que des producteurs qui utilisent cet onglet. Des fans nous recommandent des morceaux qui ne sont pas d’eux, mais qu’ils associent à notre univers. Cet aspect collaboratif est intéressant, il y a une interaction avec notre communauté.

NICOLAS BOISSELEAU — On est aussi de plus en plus souvent tagués sur Instagram, sous des sons ou en story. C’est un autre moyen pour les gens de nous suggérer des morceaux.

UNIDIVERS — Que faut-il à un morceau pour que vous le reteniez dans une mixtape ?

PIERRE DELLA MONICA — Il faut du groove. Souvent, pour qu’on adhère à un son, il faut un élément qui dénote, des accords de piano, un solo de guitare, un break particulier, une atmosphère planante…

ARNAUD BONET — Il faut qu’il y ait du relief. Si des morceaux qu’on adore sont trop répétitifs, par exemple un sample bouclé pendant trois minutes, soit on le coupe, soit on ne le met pas. De temps en temps, on s’autorise aussi à modifier un peu les morceaux, en rajoutant un kick ou une ligne de basse, pour harmoniser l’ensemble de la mixtape.

PIERRE DELLA MONICA — On fait nos mixtapes sur Ableton Live. Les morceaux restent rarement intacts : on les coupe, on rajoute des breaks ou on les décale.

NICOLAS BOISSELEAU — On s’interdit aussi les morceaux qui ont déjà une notoriété trop importante.

ARNAUD BONET — Oui, puisque l’idée c’est de faire découvrir.

UNIDIVERS — Chaque mixtape est portée par le visage d’une personnalité célèbre. C’est un panthéon de la pop culture française que vous cherchez à faire ?

PIERRE DELLA MONICA — C’est davantage la francophonie que la France qu’on veut mettre à l’honneur. Il y a eu Benoît Poelvoorde, Romy Schneider, Jacques Brel

UNIDIVERS — Comment les choisissez-vous ?

ARNAUD BONET — Ça peut dépendre de l’actualité, de nos possibilités d’interview aussi.

PIERRE DELLA MONICA — Il n’y a pas vraiment de règle. Quand on a une idée, on en discute. On tente de voir si la personne est disponible pour une interview, ou, dans le cas contraire, s’il y a assez de contenu sur Internet pour faire une mixtape sur lui.

NICOLAS BOISSELEAU — Ça peut être une personnalité qu’on a entendue sur les réseaux et qu’on trouve intéressante. Parfois, quand on hésite, on fait voter notre public sur Instagram et sur YouTube.

PIERRE DELLA MONICA — Par exemple, on a fait un sondage pour départager Édouard Baer et Jean Rochefort. On était certains qu’Édouard Baer gagnerait.

PIERRE DELLA MONICA — J’avais récupéré des interviews, je l’avais contacté. Finalement, Jean Rochefort a gagné de peu. Il est passé en tête sur les deux sondages. Mais on est très contents quand même, car c’est un monument du patrimoine français.

UNIDIVERS — Chaque mixtape a aussi un titre qui renvoie souvent à une valeur. Comment est-ce vous associez ces valeurs aux personnalités ?

NICOLAS BOISSELEAU — Dans les discours, il y a souvent une notion qui ressort.

ARNAUD BONET — Le mot en question peut être prononcé.

NICOLAS BOISSELEAU — Ou alors c’est seulement évoqué, ça forme une sorte d’ambiance. En tout cas, on choisit toujours le thème après avoir sélectionné les discours et s’en être bien imprégnés.

UNIDIVERS — C’est un éventail de valeurs dans lesquelles vous vous reconnaissez ?

ARNAUD BONET — Non.

NICOLAS BOISSELEAU — Oui et non.

PIERRE DELLA MONICA — Si !

ARNAUD BONET — On n’assume pas toutes les idéologies des personnalités qu’on sélectionne.

PIERRE DELLA MONICA — Lesquelles ?

ARNAUD BONET — Alain Delon, Brigitte Bardot

PIERRE DELLA MONICA — On n’assume pas tout ce qu’ils ont pu dire. Mais ce que dit Delon dans la mixtape, je l’assume complètement !

ARNAUD BONET — On ne veut pas faire comprendre aux gens que c’est ce qu’on pense. On met en lumière un discours, une façon de pensée et le relief de ce qu’ils disent, sans pour autant que ce discours soit le nôtre.

PIERRE DELLA MONICA — Mais si on n’assume pas un discours, on ne le met pas dans la mixtape.

NICOLAS BOISSELEAU — On ne cautionne pas forcément la personnalité dans son entièreté, mais le discours qu’on a sélectionné et qu’on trouve charismatique.

UNIDIVERS — Justement, cette idée de charme revient souvent…

NICOLAS BOISSELEAU — Ce sont des gens qui ne laissent pas indifférent. Robert Badinter, par exemple, n’est pas forcément charismatique, Simone Veil non plus. Mais ce sont des gens éloquents, dont le discours a une certaine portée.

PIERRE DELLA MONICA — Des gens qui ont mené des grands combats dans leur vie.

NICOLAS BOISSELEAU — Il n’y a pas un unique qualificatif qui définit pourquoi on retient ces discours. Ça peut être le charisme, l’éloquence, la trace qu’ils ont laissé dans le patrimoine francophone, c’est assez vaste. Mais en tout cas, ce sont des valeurs nobles.

UNIDIVERS — Comment glanez-vous les discours ?

ARNAUD BONET — Parfois, on parvient à les interviewer en studio. Le premier, c’était PPDA en 2015. Ensuite, on a eu Oxmo Puccino, Richard Bohringer, Frédéric BeigbederFary, et le dernier, Pierre Niney.

Bon Entendeur PPDA
Interview de PPDA par Bon Entendeur. Crédit : Adrien Combes.
Fary Bon Entendeur
Interview de Fary par Bon Entendeur. Crédit : Adrien Combes.
Bon Entendeur Pierre Niney
Interview de Pierre Niney par Bon Entendeur. Crédit : Adrien Combes.

NICOLAS BOISSELEAU — Pour la mise en relation, on se débrouille. PPDA c’était par Twitter par exemple.

ARNAUD BONET — Une seule règle : pas avec les agents. Comme ils n’ont pas d’argent à se faire ils disent non.

PIERRE DELLA MONICA — C’est un schéma qu’ils ne comprennent pas. Ce n’est pas pour une pub, pas pour un film, ce n’est pas de la promo non plus, c’est pour de la musique.

NICOLAS BOISSELEAU — Et sinon, quand il faut faire des recherches, on se répartit le travail. Ça peut être sur l’INA. Moi j’aime bien chercher des éléments dans des podcasts. Radioscopie, l’émission de Jacques Chancel, est un monument de la radio qui nous permet de trouver plein de pépites pour les personnalités un peu âgées.

UNIDIVERS — N’avez-vous jamais de problèmes avec les droits d’auteur ? Par exemple, dans « L’Anticonformisme », la playlist avec Alexandre Astier où il y a beaucoup de citations de Kaamelott.

PIERRE DELLA MONICA — Non, Astier nous avait même retweeté.

ARNAUD BONET — On ne vend pas nos mixtapes, le site est gratuit, l’application aussi. Il n’y a pas de pubs, on ne fait vraiment pas d’argent avec, c’est un outil promotionnel.

NICOLAS BOISSELEAU — C’est relativement inattaquable. À aucun moment on ne porte préjudice à la personne qu’on met à l’honneur, il n’y a pas de diffamation. En plus il existe en France un droit à l’hommage, à la caricature, et le droit à la citation. Mais parfois c’est pour les morceaux qu’on utilise qu’on peut avoir des soucis.

UNIDIVERS — Votre première mixtape portait sur DSK

PIERRE DELLA MONICA — C’est un peu un OVNI en fait, c’est la seule mixtape qui n’est pas un hommage. On enfonce sa langue de bois.

ARNAUD BONET — Oui, il y a la petite flûte de pan derrière…

UNIDIVERS — Une mixtape avec Emmanuel Macron serait-elle envisageable ?

Bon Entendeur
Bon Entendeur. Crédit : Adrien Combes.

(rires)

ARNAUD BONET — C’est drôle que vous parliez de ça, car pendant la campagne présidentielle son équipe nous avait approché pour qu’on fasse une mixtape. On a refusé. Macron, c’est clairement pas possible. Mais au même titre que Mélenchon, Le Pen ou Fillon : on ne veut pas rentrer dans le prisme de la politique, ça ne nous intéresse pas.

NICOLAS BOISSELEAU — Les seuls politiques qu’on utilise sont soit morts, soit hors du jeu politique.

PIERRE DELLA MONICA — On avait quand même pensé à Nicolas Hulot, parce que l’écologie nous touche particulièrement. Ça dépasse la politique, c’est plus important.

La Production : un album en préparation

UNIDIVERS — Vous vous êtes aussi lancés dans la production, avec quelques remixes déjà parus sur votre Soundcloud. Vous avez aussi un projet d’album pour juin, de quoi sera-t-il composé ?

ARNAUD BONET — D’un côté, il y aura des remixes de chansons du patrimoine francophone des années 1960 et 1970. De l’autre côté, ce sont des productions qui reprennent l’idée des mixtapes, avec l’interview d’une personnalité.

NICOLAS BOISSELEAU — On retrouvera la structure d’une mixtape, avec un début en douceur, ça s’ambiance et ça redescend tranquillement vers la fin.

UNIDIVERS — Quelles personnalités retrouvera-t-on dans l’album ?

PIERRE DELLA MONICA — On entendra PPDA, Pierre Niney et Beigbeder… Il y a aussi un morceau dont on n’est pas sûrs encore.

NICOLAS BOISSELEAU — C’est l’objet d’une négociation entre les majors et ayants-droit. On a aujourd’hui treize morceaux prêts, et un quatorzième, qui serait l’outro de l’album, pour lequel il y a encore des discussions entre Universal et Sony. Si jamais ça sort, ce serait un format hybride, entre le remix et la récitation d’un poème de Paul Éluard récité par Anna Karina dans Alphaville (1965) de Jean-Luc Godard. Pour des questions de droit, on a fait réciter ce poème par une autre actrice, Leslie Medina. L’album paraîtra chez Columbia, le 7 juin.

UNIDIVERS — Merci à vous, Bon Entendeur, on vous souhaite une excellente tournée !

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