Romancière mondialement connue, décédée en 2016, à l’âge de 96 ans, Benoîte Groult a écrit en Irlande, pendant un quart de siècle, un Journal estival qui raconte la vieillesse, la pêche, l’amour. Un Journal formidable de lucidité et de liberté.

C’est un rendez-vous annuel, comme un marquage du temps, une balise posée en mer d’Iroise, une balise dans une année de vie. Depuis août 1977, Benoîte Groult et son compagnon Paul Guimard (« Les choses de la vie », « l’ironie du sort » notamment) ont choisi de passer une partie de leurs étés en Irlande, dans le Kerry, où ils vont faire construire une maison offerte à la mer, passion du couple avec la littérature. C’est dans ce pays rude et austère que pendant 25 ans les deux écrivains vont vivre essentiellement leur mois d’août, dans « ce pays de gueux, cette nourriture de merde, cette mer perverse, ces cieux désespérants et si beaux », qui « tournent très vite à la nostalgie dès qu’on s’en éloigne. C’est ça le sortilège irlandais ». Benoîte Groult va tenir pendant cette période un journal irlandais et un journal de pêche que sa fille Blandine de Caunes ressuscitent aujourd’hui pour notre plus grand bonheur.

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Cette permanence de lieu et de temps, comme dans une tragédie grecque, est fascinante, écartant les vicissitudes des onze autres mois de l’année, marquant encore plus les égratignures du temps qui passe. Même lieu, même saison, mais pourtant d’année en année les ridules qui marquent les yeux, la peau des bras qui se fane, rendent le séjour de plus en plus triste, difficile. Au long de ses 400 pages, l’écrivaine scrute son corps à l’aune des efforts qu’elle réalise pour pêcher, lever ses casiers, porter ces kilos de lieus et de bouquets qu’elle décompte journellement avec méticulosité, comme si ces pesées tangibles et mesurables constituaient un point d’ancrage à la vie et une source de sécurité contre le temps qui s’égrène. Dès les premières pages, cette hantise de la vieillesse et de la mort apparaissent, véritable fil rouge que les difficultés de la météo irlandaise accentuent. Pourtant Benoîte Groult est une battante…

Il ne faut rien céder à la mort, sauf quand on cède tout. Tous les petits abandons et renoncements qui vous livrent par petits bouts au néant, je les combats.

…et c’est dans le renoncement de Paul qu’elle prend peur, Paul le « Pacha », dont Benoîte, féministe et surtout femme libre, redoute la descente vers la mort qu’elle décèle rapidement, guettant avec une réelle froideur et un certain réalisme, les signes avant coureurs. Car Benoîte aime la vie et son activité incessante, sa pratique de la pêche quasi obsessionnelle, ne sont là que pour décrire cet acharnement à vivre. Et à aimer. Ce Journal est aussi un merveilleux livre d’amour. D’amour à son époux avec qui elle partage ses pêches, ses activités intellectuelles, ses souvenirs et qu’elle ne parviendra jamais à quitter. D’amour à Kurt, cet américain, peu cultivé, rencontré en 1945, qui pendant plus de 50 ans aimera l’auteure française avec une passion désespérée lui renvoyant par l’amour charnel, qu’il pratique à merveille, l’image de la jeunesse et de la vitalité.

Les caresses sur les seins sont à elles seules une redécouverte des merveilleux chemins de l’amour.

 Partagée entre ces deux amours, différents et complémentaires, dans un ménage à trois que l’Irlande accueille temporairement, Benoîte Groult dans des pages sublimes explique ses atermoiements, que seule la mort de Kurt, dont elle regarde finalement le corps usé et décrépi, avec rudesse et désenchantement, rompra. Lucide toujours, refusant l’allégorie de l’amour, aimant les relations physiques, soucieuse de n’abandonner aucun plaisir, Benoîte Groult se dresse comme une femme libre, une liberté qu’elle conquiert aussi par ses activités domestiques et familiales décuplées, par un appétit de saisir toutes les joies de la vie.

Pourtant au fil des années et des pages du Journal, la passion s’étiole, l’Irlande devient de plus en plus pluvieuse et insupportable : « Naître rose, en Irlande, quel destin ! J’ai cueilli l’unique rose de mon unique rosier, exquise, blanche, rose, parfumée, que la pluie courbait déjà vers le sol ». Benoîte plie aussi, légèrement, très légèrement, mais suffisamment pour qu’en 2002 la maison irlandaise soit vendue. Kurt est mort. Paul va mourir deux ans plus tard. Et « l’Irlande aurait ma peau si j’y restais ».

Malgré toute sa volonté, la vieillesse vainc peu à peu, inlassablement car « on ne meurt pas seulement de maladie, quand on vieillit, on meurt parce que le goût s’en va ». Et les quelques allusions combatives, et tragiquement prophétiques à l’égard de la maladie d’Alzheimer, qui emportera sa mère Nicole et sa soeur Flora, n’empêcheront pas la femme de Paul Guimard, d’y succomber aussi.

Ce Journal révèle pourtant avant tout une forme puissante de vie et de liberté qui résonne très fort aujourd’hui. Benoîte Groult écrit  que « cette Irlande tragique, déchiquetée, on ne peut pas ne pas l’aimer: il faut l’adorer ou la fuir. Ou les deux ». L’Irlande que l’on pourrait aussi appeler « les hommes de sa vie ». Ou encore « sa vie » qu’elle a menée passionnément, mais qui l’a fuit.

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Benoîte Groult Journal d’Irlande, Carnets de pêche et d’amour. 1977-2003, Editions Grasset. 430 pages. 22€. ISBN: 978 2 246 81687 4.

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