Il y a près de 20 ans, Benjamin Biolay se dévoilait au grand public avec son premier album solo Rose Kennedy. Depuis ses débuts discographiques, il s’est affirmé comme un auteur-compositeur-interprète talentueux, à tel point qu’il occupe aujourd’hui une place majeure dans la chanson française. Pour faire suite à son récent dyptique Palermo Hollywood et Volver, composés en Argentine, il a sorti son 9e opus Grand prix le 26 juin dernier.

Chez Benjamin Biolay, la musique est au départ une affaire de famille. Né en 1973 à Villefranche-Sur-Saône (69), il grandit dans une famille mélomane, aux côtés d’une mère passionnée de chanson française et d’un père clarinettiste amateur. C’est sous l’impulsion de ses parents qu’il débute son éducation musicale et sa formation d’instrumentiste, apprenant tout d’abord le violon et le tuba. Mais vers l’âge de 15 ans, il quitte brusquement le foyer familial pour Lyon, ville où il commence la pratique du trombone au conservatoire. En parallèle, il nourrit une véritable passion pour les styles rock et post punk, vibrant à l’écoute de formations telles que les Smiths ou encore New Order. Poussé par cette effervescence artistique, il forme son premier groupe HRS, suivi de Wind avec l’un de ses cousins. Entre temps, sa découverte d’Aux Armes Et Caetera de Serge Gainsbourg le marque profondément et devient une de ses références majeures. En 1990, il sort du Conservatoire de Lyon avec deux premiers prix et délaisse le trombone pour débuter une carrière dans la chanson. Peu de temps après, il forme Le Matéo Gallion, groupe avec lequel il enregistre en 1994 l’album Live au Barbar. Deux ans plus tard, il s’installe à Paris et débute sa carrière solo, fort d’un contrat avec le label EMI. Il y enregistre quatre premières chansons sous la houlette de Pierre Jaconelli, connu entre autres comme compositeur et guitariste pour Zazie et Pascal Obispo.

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Photo: Marta Bevacqua.

Puis en 1998, vient sa rencontre avec Keren Ann, jeune artiste avec laquelle il forme rapidement un duo de compositeurs inséparables. Avec elle, il travaille tout d’abord au sein du trio rock Shelby et participe à la création du premier album de la chanteuse, La biographie de Luka Philipsen (2000), avant de composer plusieurs chansons pour l’album Chambre avec vue d’Henri Salvador. Il en co-signe notamment le fameux « Jardin d’hiver », dont il écrit les paroles et qui devient un standard dans le répertoire du célèbre chanteur . Le succès remporté par cet opus offre à Benjamin Biolay une plus grande visibilité en tant qu’auteur-compositeur. Dès lors, il multiplie les collaborations dont celle avec sa sœur, la chanteuse Coralie Clément, pour son album Salle des pas perdus. En mai 2001, l’artiste sort enfin son premier opus solo, Rose Kennedy, qui le révèle cette fois-ci comme interprète. Porté par le morceau « Les Cerfs-Volants », cet album lui permet de remporter la Victoire de la Musique dans la catégorie « album révélation ».

Depuis, Benjamin Biolay a sorti huit autres œuvres aux orientations stylistiques diverses. Parmi elles, figure en outre le double album La Superbe, qui a remporté un grand succès critique. Ses deux derniers albums solos en date, Palermo Hollywood (2016) et Volver (2017), mettaient à l’honneur les répertoires musicaux de l’Argentine, pays qu’il habite désormais un tiers de l’année. C’est dans un registre sensiblement différent qu’après ces deux mois de confinement, l’artiste nous présente sa dernière création, intitulée Grand Prix et sortie le 26 juin 2020.

Ce nouvel album nous impose immédiatement sa force expressive en s’ouvrant sur le magistral « Comment est ta peine ? », premier extrait dévoilé le 24 avril dernier. Un morceau dans lequel Benjamin Biolay met en scène la solitude de deux anciens amants après une rupture amoureuse, une tristesse qui fait presque écho à celle que retranscrivait Charles Aznavour dans son célèbre « Désormais ».

Le titre de ce neuvième opus, Grand prix, fait écho quant à lui à la passion qu’entretient Benjamin Biolay pour la course automobile depuis son enfance. Pendant cette période, il était alors un grand lecteur de la bande dessinée Michel Vaillant et manquait rarement une course de Formule 1 à la télévision. Le propos de la chanson-titre, qui est la pierre fondatrice de l’album, reflète également une histoire tragique : de fait, l’artiste l’a écrite en 2015 en mémoire du pilote Jules Bianchi, décédé la même année des suites de son accident l’année précédente au Grand Prix du Japon. Bouleversé par l’évènement, l’artiste parvient à lui rendre hommage sans tomber dans le pathos ni la fatalité, préférant plutôt mettre en avant l’héroïsme et la dignité du champion.

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Photo: Marta Bevacqua.

Cette passion automobile traverse donc ce neuvième opus, dont elle constitue en quelque sorte le fil rouge. Une trame à laquelle font notamment écho plusieurs métaphores inattendues (« Comme une voiture volée »). Cette thématique est aussi un moyen pour l’artiste d’aborder, dans le même temps, des thèmes et des situations personnelles. Parmi elles, des relations amoureuses aussi passionnées que complexes, qui souvent ne laissent que des désillusions et une profonde nostalgie. Ce sont ces sentiments mêlés qu’il exprime en substance dans le texte de « Visage pâle » ou encore dans « Comme une voiture volée ».

A travers les chansons de Grand prix, on retrouve avec un réel plaisir la voix si reconnaissable de Benjamin Biolay : dotée d’un timbre sensuel, parfois caverneux et chuchotant, elle a également acquis au fil du temps une sonorité légèrement éraillée, qui lui attribue un charme supplémentaire. Par ailleurs, on constate dès le premier morceau « Comment est ta peine ? » que le chanteur n’hésite pas à déployer encore plus sa vocalité, d’une façon parfois plus lyrique et passionnée. De même dans la dernière partie de la chanson « Ma route », il réalise des envolées dans un registre plus aigu et emploie un léger vibrato très séduisant: des procédés vocaux qui le rapprochent des crooners. Rien d’étonnant concernant l’artiste qui est un véritable admirateur de Julian Casablancas, le leader des Strokes dont il estime le chant aussi proche de Jim Morrison que d’interprètes comme Frank Sinatra.

Comme toujours, cette expression vocale profonde reflète la mélancolie que l’artiste promène dans toute son œuvre et qu’il parvient à sublimer avec une grande sensibilité. Elle adopte ici des formes diverses et se décline sous plusieurs nuances : la plus sombre réside sans doute dans le « Papillon noir », où elle est le lieu de l’auto-destruction et du désespoir. Ce spleen va souvent de pair avec le sentiment amoureux et se reflète notamment dans le texte de « Vendredi 12 ». Cette mélancolie prend également la forme de la fameuse « saudade » sud américaine et culmine à son paroxysme dans la dernière chanson de l’album « Interlagos saudade ». Benjamin Biolay y convoque alors ses souvenirs d’enfance et rend hommage à ses propres parents, auquel il doit selon lui sa vocation de musicien. Ce vague à l’âme reflète également une certaine nostalgie de l’artiste face au temps qui passe, ainsi qu’aux contours parfois inattendus, voire inconfortables que prend l’existence. Cette incertitude est d’ailleurs la trame de « La roue tourne », dans laquelle il pointe les mouvements troublants de la vie, des va-et-vient entre l’ordre et le désordre, entre le respect et l’affranchissement des conventions. Une condition humaine tourmentée, qu’il résume au passage en une phrase pour le moins éloquente et qui, sous son apparence de trivialité, parlera certainement à beaucoup d’entre nous :

« En ignorant les codes, on est baisé d’avance. Mais en les suivant trop, on n’a aucune chance. ».

Cette même introspection prend aussi une tournure parfois plus apaisée, perceptible dans le morceau « Ma route » à l’esthétique proche du folk rock dans le style Byrds. De fait, cette chanson fut composée par l’artiste à l’occasion d’un trajet nocturne dans son bus de tournée et dresse le bilan de ses années passées à sillonner les routes, de concerts en concerts.

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Photo: Sophie Jarry.

De manière générale, les instrumentations des 13 chansons de cet album attestent une fois de plus du talent de compositeur autodidacte de Benjamin Biolay. Depuis « Rose Kennedy », le multi-instrumentiste dévoile des arrangements élaborés qui renferment en outre un sens imparable de la mélodie. On y retrouve également une constante de son esthétique: ses incontournables sections de cordes qui confèrent parfois à sa musique une élégante dimension orchestrale, et ceci depuis son premier album.

Dans la continuité de ses opus précédents, les compositions de Biolay révèlent également une véritable richesse harmonique, qu’on perçoit notamment à travers des modulations finement amenées (par exemple pendant « Idéogrammes ») ainsi que des couleurs d’accords variées et parfois jazzy, à travers son recours récurrent aux accords augmentés. Tous ces éléments permettent alors à l’artiste de retranscrire des ambiances différentes : beaucoup de ces morceaux révèlent des rythmes dynamiques qui peuvent faire écho à la vélocité fiévreuse de la course automobile, ou des vitesses de croisière plus paisibles sur d’autres morceaux comme « Ma route ». A l’écoute de cet album, on est très souvent frappé par la puissance du discours musical, aspect qui apparaît dès le morceau « Comment est ta peine ? » : articulé autour d’une rythmique électronique dynamique et aux couleurs musicales luxuriantes, Benjamin Biolay y allie des nappes d’accords et motifs de synthétiseur assurées par Johan Dalgaard aux parties de guitare électriques de Pierre Jaconelli.

Sur le plan instrumental, l’artiste renoue dans Grand Prix avec ses amours rock adolescentes, qu’on percevait en outre dans l’album Volver à travers le morceau « Encore ! Encore ! ». Ainsi, la chanson « Papillon noir » présente une esthétique proche du post punk, avec la vocalité désespérée de Biolay et un riff de guitare évoquant le « Marquee Moon » de Television. De même pendant « Idéogrammes », les powerchords de Pierre Jaconelli à la guitare électrique et la rythmique marquée de Philippe Entressangle à la batterie, rappellent le style actuel des Strokes. En parallèle, Benjamin Biolay n’hésite pas à exploiter des éléments davantage issus des musiques électroniques: de fait, la forte présence de Johan Dalgaard aux synthétiseurs confère une touche électro-pop et new wave sur certains des morceaux de Grand prix. Le claviériste pimente le morceau « Visage pâle » de quelques motifs bien sentis qui nous rappellent des chansons comme le « Week-end à Rome » d’Etienne Daho. Par ailleurs, les rythmiques très groovy du batteur Philippe Entressangle, sur des morceaux tels que « Souviens toi l’été dernier », apportent un léger aspect disco. On perçoit également dans « Où est passée la tendresse ? » un recours occasionnel au sidechain et au filtre passe-bas, effets sonores récurrents dans les courants électro.

Ces teintes électro-pop et disco de cet album doivent aussi beaucoup aux programmations pilotées non seulement par Biolay et Johan Dalgaard, mais également par le compositeur Clément Dumoulin. Créateur de plusieurs bandes originales de films, ce dernier fit ses armes comme beatmaker de renom au sein du duo Animalsons, qu’il formait avec Marc Jouanneaux et au sein duquel il travailla avec de nombreux rappeurs tels que Booba et La Fouine. Il y a dix ans, il avait entamé une première collaboration avec Benjamin Biolay, sur la chanson titre de l’album La Superbe, puis participa aux arrangements de quelques titres de l’opus Vengeance (2012). Pour la réalisation de Grand Prix, il amène ainsi sa touche et permet une fois de plus à l’artiste d’enrichir son esthétique. La chanson « Interlagos Saudade », par exemple, fait intervenir une de ses rythmiques électroniques qui évoque presque le trip-hop des années 90. Un élément qui se se mêle harmonieusement aux accords augmentés et aux accents rythmiques décalés à la guitare, qui renvoient quand à elles à la bossa-nova.

Pour son Grand Prix, l’artiste est entouré, outre de ses musiciens, d’autres personnalités qui occupent chacune une place particulière dans sa vie professionnelle et personnelle : on retrouve entre autres les choeurs de sa fidèle acolyte Keren Ann pendant « Souviens-toi l’été dernier », ou encore ceux de l’actrice Chiara Mastroianni, l’ex-épouse de l’artiste à la fin de « La roue tourne ». Quand à la douce voix qui accompagne Benjamin Biolay en duo sur « Interlagos saudade », ce n’est autre que celle de sa fille Anna (alias Bambi), dont le beau timbre clair rentre en belle complémentarité avec celui plus ténébreux du chanteur.

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Photo: Jules Faure.

En définitive, ce neuvième album de Benjamin Biolay arrive à point nommé et célèbre les 25 années d’une carrière qui ne semble pas prête de s’achever. Avec Grand Prix, l’auteur-compositeur-interprète continue de se réinventer et de nous faire voyager à travers différents états émotionnels, sur des terrains musicaux aussi variés que surprenants. Une nouvelle étape qui confirme notre attachement pour cet artiste à l’univers musical sensible, éclectique et poétique, dont on ne sait toujours pas se lasser…

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Pochette de l album « Grand Prix » de Benjamin Biolay. Photo: Mathieu César.

L’album « Grand Prix » de Benjamin Biolay, sorti le 26 juin 2020 sur le label Polydor, est disponible à la vente et sur toutes les plateformes d’écoute.

Retrouvez également la chanson « La roue tourne » dans la playlist d’Unidivers.

Un commentaire

  1. Félicitations !un vrai plaisir de lire cette biographie !
    Un vrai talent de journaliste et une connaissance certaine
    Merci beaucoup
    Jean paul

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