A Turin, en 1889, Nietzsche enlaça un cheval d’attelage épuisé puis perdit la raison. Quelque part, dans la campagne : un fermier, sa fille, une charrette et le vieux cheval. Dehors le vent se lève.

 

Il y a donc quelque chose, il y a donc eu quelque chose pour expliquer la ruine qui gagne imperceptiblement mais sûrement le monde tout entier, ici réduit à l’horizon d’une colline où achève de se dessécher un arbre, et empêche que celui-ci n’atteigne le septième jour, comme s’il fallait décréer, en presque autant de jours qu’il en a fallu pour le créer, un univers aboutissant au face-à-face muet entre un père et sa fille.
Nous ne savons pas ce qu’il y a eu et sommes réduits à avancer quelques hypothèses, comme toujours inutiles : est-ce un drame familial entre l’homme, Ohlsdorfer (joué par János Derzsi, auparavant vu dans Les Harmonies Werckmeister) et la jeune femme (Erika Bók), qui expliquerait le comportement grossier du père à l’égard de sa fille ? Est-ce plutôt le fait qu’une haridelle a été maltraitée, battue peut-être par le cocher, souvenir du prologue par lequel débute le film qui ainsi donne existence à l’un des animaux les plus célèbres de l’histoire de la philosophie, la voix d’un narrateur rappelant la trop célèbre anecdote des derniers instants de lucidité de Nietzsche ? Est-ce encore le fait que le monde entier a été pillé et souillé par l’homme mais aussi par des puissances invisibles, comme l’explique le visiteur (un certain Bernhard aux accents faussement nietzschéens, interprété par Mihály Kormos) venu se recharger en pálinka chez le père et sa fille ? Est-ce enfin le fait qu’un groupe de Tsiganes venus chercher un peu d’eau (à un puits qui s’assèchera juste après leur passage) ont été violemment rejetés par la fille et son père, l’un d’entre eux ayant tout de même donné, en guise de remerciement pour l’eau, un livre à la jeune femme, Bible inventée dont le texte (évoquant des lieux sacrés profanés), lu difficilement, mot à mot, par celle-ci, a été rédigé par László Krasznahorkai ?
Foutaises que tout cela. Il n’y a aucune explication au vent qui roule sur une terre désolée. Telle est du reste la réaction du cocher devant le discours de l’homme qui a au moins le mérite d’avancer une explication.
Une punition quoi qu’il en soit, comme nous le voyons dans l’étonnante nouvelle d’Arthur Machen intitulée La Terreur, où les animaux se rebellent contre celui qui a toujours été leur maître, l’homme, déchu de sa grandeur.
Ici, il est frappant de constater que c’est à mesure que l’état de la jument se dégrade que la jeune femme acquiert un principe d’humanité que son père semble avoir perdu, qui ne s’exprime que par quelques mots, grogne et insulte sa fille, mange comme un pourceau.
À ce titre, certains des commentaires que j’ai pu lire sur ce film montrent que nous ne sommes toujours pas prêts d’accepter l’extrême dénuement, le retour à une humanité appauvrie, dans lequel nous plongerait une catastrophe incompréhensible. Que de Nord-Américains (parfois des critiques professionnels, le plus souvent de simples spectateurs) pour s’offusquer des façons de faire de cette semi-brute lorsqu’il dévore son unique pomme de terre bouillie, s’imaginant sans doute qu’il y a beaucoup de distance, une distance salutaire, entre les rues continuellement animées de New York et le paysage dévasté que contemple le regard, rendu impassible par l’usage d’une steady cam, de Béla Tarr !
Quelque chose, quoi qu’il en soit, a été touché au cœur, puisque une mystérieuse tempête de poussière n’en finit pas de grossir, jusqu’à s’éteindre complètement, disparaître et surtout se taire aussi vite qu’elle a dû venir, remplacée par des ténèbres totales, la vie s’amuïssant, glissant vers la consomption des dernières sources de chaleur et de lumière dans la maison sordide où vivent nos deux personnages frustes qui n’échangent que quelques mots sans joie, déjà morts.
Et pourtant, bien loin, comme j’ai pu le lire ici ou là, de nous plonger dans le temps de l’éternel retour (illustré cependant par cette fuite hors de la maison, une fois le puits tari, puis ce retour à la vieille ferme, au moins protectrice face au vent déchaîné), bien loin d’être synonyme de vide, comme Béla Tarr lui-même a pu le confesser, la morne répétition des mêmes gestes quotidiens (s’habiller, habiller son père, préparer le repas, deux pommes de terre bouillies mangées avec les doigts, soigner la jument, entretenir le feu, se coucher sans avoir échangé plus de quelques mots, faire les bagages, charger la misérable charrette), essentiellement par la jeune femme qui est l’humble servante de son père et du cheval qui refusera de s’alimenter et de boire, est une triste, sans doute mécanique mais néanmoins lumineuse sacralité en actes et en gestes, comme nous le voyons dans La Route de Cormac McCarthy.
Apocalypse toute moderne, ténue, sans ouverture de sceaux et déchirements de ciel qu’auraient pu évoquer quelques vers extraits des Hollow Men de T. S. Eliot : «This is the way the world ends / This is the way the world ends / This is the way the world ends / Not with a bang but a whimper», mais apocalypse toute de même en ceci qu’elle est surnaturelle (car comment, si elle ne l’était pas, interpréter le fait que même les braises cessent de rougeoyer ?), révèle l’évidence que nous avons failli à notre devoir d’être des hommes et non des bêtes et manifeste son caractère néfaste dans une minéralisation qui, de Monsieur Ouine à La Montagne morte de la vie des Bernanos père et fils, a toujours signé la fin de toute chose.

Le cheval de Turin

30 novembre 2011 (2h26min)
Réalisé parBela Tarr
AvecErika BokMihály KormosJanos Derzsi
GenreDrame
NationalitéFrançais , suisse , hongrois , allemand

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