Dans une BD essentielle, Pascal Bresson et Sylvain Dorange racontent les combats de Beate et Serge Klarsfeld pour traquer les criminels de guerre. Mais aussi leur amour indéfectible. Un livre d’histoire qui se lit comme un roman. Indispensable.

BD Klarsfeld

La couverture de la BD dit beaucoup. Beate Klarsfeld crie dans un mégaphone. Elle est l’activiste, la révolte en mouvement et en paroles. Serge Klarsfeld est en robe d’avocat, un ouvrage de « La Loi » à la main. Il est l’action judiciaire, l’homme des procès. En fond, des silhouettes sépia, évanouies et évanescentes représentent le combat de leurs vies : rendre justice à ces déportés, leur redonner existence et honneur. Un détail enfin : chacun serre la main de l’autre dans un geste de tendresse et de solidarité.

KLARSFELD

La vie des Klarsfeld est en effet indissociable de leur vie personnelle. Cette BD remarquable montre à quel point leur action commune est le puissant moteur de leur amour fusionnel. Pourtant lorsqu’ils se rencontrent à Paris le 11 mai 1960, jour de l’enlèvement d’Eichmann à Buenos Aires par les Israéliens, Beate, comme beaucoup d’Allemands a mis un voile pudique sur l’histoire récente de son pays.

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Le récit de l’arrestation du père de Serge Klarsfeld par la Gestapo et la police française va lui ouvrir définitivement les yeux. On savait beaucoup de choses de leur histoire depuis la publication en 2016 de Mémoires (1), autobiographie croisée dans laquelle le couple racontait leurs quarante-cinq années de combat contre les criminels nazis. Cette fois-ci, sous le prisme de la BD et du regard extérieur de deux auteurs, leur existence prend une autre forme paradoxalement plus intime, le dessin montrant ou évoquant des situations et des sentiments que les mots peuvent parfois édulcorés. Avant d’être des combattants, le couple Klarsfeld est d’abord un couple amoureux et le trait de Sylvain Dorange rend à merveille la tendresse et la connivence de ces êtres que tout dissocie pourtant au départ.

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Le récit est précis, clair, complet, et glaçant comme la description en deux pages de la rafle des enfants d’Izieu. Il se dégage de cette lecture prenante, édifiante et didactique un sentiment d’admiration sans mesure pour ces combats qui revêtent parfois à leurs débuts des formes de naïveté, la tentative d’enlèvement de Licha pourrait presque prêter à sourire par son improvisation et sa mise en oeuvre, mais qui vont prendre du poids et de la consistance au fur et à mesure des années. L’agitation médiatique était nécessaire aux débuts pour (r)éveiller une opinion publique mondiale, soucieuse de mettre sous le tapis une période peu glorieuse de l’humanité.

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Derrière ces lunettes, Serge ressemble parfois à un Pierrot lunaire, alors que les yeux en amande de Beate, comme dans les portraits de Modigliani, portent au loin vers des rivages où l’amour seul est insuffisant. Il fallait beaucoup de connivence pour obtenir ces confidences si personnelles, ces moments d’intimité qui apportent beaucoup à la biographie « officielle ». À travers un scénario syncopé, qui joue sur les couleurs pour différencier les périodes, la BD raconte aussi comme une évidence les combats connus des époux. D’abord la volonté, à travers la contestation de la nomination de Kiesinger comme chancelier, d’obliger l’Allemagne à regarder son proche passé qu’elle tente d’oublier. Ensuite la traque des criminels de guerre comme Barbie, Touvier, Lischka, Papon et tant d’autres.

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La prise de conscience collective réalisée, le droit remplace l’agitation et l’implacable et inusable combat des Klarsfeld prend toute sa mesure. Les visages des déportés reprennent forme conformément au voeu de Serge Klarsfeld lorsqu’il se rend à Auschwitz Birkenau sur les traces de son père disparu dans ce camp. Dans un magnifique dessin double-page, à l’écart des visiteurs, Serge au pantalon court et rayé, comme une esquisse de déporté, décide d’entamer un retour sur lui-même. Et de débuter son combat de réhabilitation. Complétée par des photos personnelles émouvantes en fin d’ouvrage, cette BD remarquable met à la disposition du plus grand nombre, l’histoire d’un combat a priori perdu d’avance mais gagné finalement.

« Je crois que les couples qui vivent avec un idéal et dans un climat de danger ont beaucoup plus de chances que les autres de voir leur amour croître avec le temps. Ce n’est pas se laisser vivre ensemble … » déclare Beate. Dans un engagement citoyen hors norme, Béate et Serge Klarsfeld ont démontré que des individus pouvaient lutter contre des états injustes. Ils l’ont fait main dans la main. Sans jamais se laisser vivre.

Beate et Serge Klarsfeld : un combat contre l’oubli. De Pascal Bresson (scénario) et Sylvain Dorange (Dessins). Éditions La Boîte à Bulles. Parution 9 septembre 2020. 210 pages. 25€. (1) Livre de Poche 9,90€.

Lire un extrait ici.

Quelques questions à Pascal Bresson :

Unidivers : Le scénario a-t-il été établi par vous-même après avoir assimilé la documentation nécessaire et soumis aux intéressés ? Ou été établi conjointement ? 

Pascal Bresson : depuis l’âge de quinze ans, ce couple mythique me fascine. C’est la rencontre improbable, en 1960, sur un quai du métro parisien, d’une jeune fille allemande et d’un fils de déporté juif. Je suis admiratif du combat qu’ils ont mené depuis plus de 45 ans main dans la main à traquer inlassablement, un à un, les bourreaux nazis impunis, afin de les faire juger. Tout est parti de moi. Depuis plus de 27 ans, je réalise des albums contre toutes les injustices et sur le devoir de mémoire. Mon dernier ouvrage mettait en scène la vie de « Simone Veil l’Immortelle » (Éditions Marabulles). J’ai eu la chance de rencontrer cette grande dame deux fois. Pour revenir au couple, au départ, il y a eu simplement des échanges de courriers. Puis, le couple m’a accueilli chez eux. J’ai fait l’aller-retour Saint-Malo-Paris – Paris-Saint-Malo, deux fois par mois (pendant cinq mois) pour travailler auprès d’eux pour ce projet. Nous avons vraiment travaillé en équipe.

Unidivers : Un des intérêts majeurs de la BD réside dans les souvenirs plus intimes du couple. Comment avez-vous obtenue leur confiance nécessaire ?

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Vincent Henry Avec Sylvain Dorange, Pascal Bresson et les époux Klarsfeld, en février 2020

Pascal Bresson : au départ circonspects, ils ont très vite compris ma démarche. La bande dessinée est un merveilleux outil didactique de transmission pour les futures générations. D’ailleurs, la préface qu’ils ont rédigée en témoigne. Beate et Serge m’ont très rapidement confié leur ouvrage « Mémoires » et moult documents. Et j’ai pu ainsi me lancer.

Unidivers : Comment définiriez-vous le couple Klarsfeld et quel(s) souvenir(s) majeur(s) garderez-vous de vos rencontres mensuelles ?

Pascal Bresson : j’ai été très impressionné par la prodigieuse mémoire de Serge et de Beate, ils sont capables de se souvenir des moindres détails de situations vécues il y a 45 ans. Leur simplicité force l’admiration, tout comme les regards de fierté et d’amour qu’ils continuent à s’échanger. Ils m’ont fait confiance et nous gardons des contacts réguliers depuis la fin de cet album que j’avais commencé dès l’âge de 15 ans (du moins, quelques paragraphes). Ce sont mes super-héros.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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