mar 16 août 2022

T’zée, une tragédie africaine racontée par Appollo et Brüno

Une tragédie africaine dit le sous-titre de l’album T’Zée. Une tragédie racontée avec magie par Appollo et Brüno qui racontent la chute d’un dictateur à la manière du théâtre grec.

T’zée T’zée cela bourdonne comme la mouche, cela bourdonne, mais cela ne pique pas, cela tue. T’zée c’est le nom d’un dictateur africain à la fin des années 1990. Comme sur la couverture, il est fort, brutal, indéracinable. Il a été héroïque pendant la guerre d’indépendance, fin stratège militaire il a écrasé toute opposition intérieure et éloigné la démocratie de son paysage politique. Fait pour durer une éternité, il est l’archétype des chefs d’état africain, ces « tyrans éternels » qui pourtant pour la plupart vacillent un jour. Pour T’Zée ce jour semble arrivé. Annoncé mort dans la capitale, il réapparaît au milieu du fleuve pour rejoindre son improbable palais perdu au milieu de nulle part. Champagne, lancement d’une fusée, il jette ses derniers grains de pouvoir comme de la poudre magique sur une réalité qui le dépasse.

En cinq actes, Appollo et Brüno nous racontent de manière symbolique l’histoire post-coloniale de l’Afrique, quand les colons, toujours présents dans l’ombre du théâtre de marionnettes, laissent la place à un « homme fort » empêchant le chaos, protégeant les intérêts des entreprises étrangères. On croit reconnaître l’histoire du maréchal Mobutu, dictateur du Zaïre, devant prendre la fuite en 1997. Et on aura probablement raison. Mais le récit est d’une dimension supérieure mélangeant littérature africaine francophone, superstitions et rites africains, catch congolais et fétiches, culture africaine et culture européenne.

bd t'zée

C’est la magie de la BD de transcender ainsi un récit qui pourrait relever de l‘analyse historique, mais les auteurs en mélangeant toutes les thématiques traditionnelles y ont adjoint une dimension de tragédie antique que revendique dans une postface éclairante Appollo. Les chœurs grecs sont remplacés par Ndoki qui voit l’avenir derrière sa magie et son masque d’ébène. L’amour contrarié et impossible est celui de Hippolyte, fils de T’Zée, jugé par son père faible, intellectuel européanisé, avec la propre femme du dictateur, Bobbi. Les Dieux sont naturellement présents : Mami Wata, l’esprit des eaux, règne au cœur du fleuve au nom du peuple de la rue. Comme la foudre de Zeus, elle peut engloutir dans ses profondeurs celui qui la défie. Les créatures terrestres sont des mégalomanes, manipulant les peuples, pris d’une folie puisée dans la proximité des Dieux qu’ils interrogent, narguent et rejettent.

La mise en scène est parfaite et les acteurs peuvent soulever le rideau : femme de dictateur sexy, arrogante et malheureuse, conseillers véreux et inutiles, enfant éduqué en Europe s’agitent en coulisses. Les décors sont installés: palais démesuré, piscine et balcons somptueux. Et la bande-son sort des coulisses: des cris harangués par la foule, « T’Zée, T’Zée, T’Zée » comme l’imprécation d’une force surnaturelle qui s’agite au son du tam-tam. Nous sentons la vague de colère monter et le dessin remarquable de Brüno délimité par un épais trait noir ajoute au tragique de l’histoire. Les visages des personnages sont figés comme les masques dans le théâtre grec. Ce sont les ombres qui signifient par leurs profondeurs les états d’âme des protagonistes. Les couleurs rythment les scènes. L’orange annonce le crépuscule du jour et du règne, le violet prédit le futur, le vert précède la mort. Les rares couleurs vivantes sont celles des tenues de Bobbi comme une volonté de défier le sinistre qui arrive.

Les auteurs disent avoir mis dix ans pour agglomérer leurs souvenirs d’Afrique souhaitant dans un patchwork traduire leurs sensations, leurs images, leurs vécus de Luanda, de Kinshasa et mener ainsi Phèdre au Congo. Dix ans c’est court pour un dictateur, mais c’est suffisant pour raconter magnifiquement cette histoire africaine qui se perpétue et dont on aimerait un jour qu’elle change de sens.

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T’Zée une tragédie africaine de Appollo au scénario et Brüno au dessin. Couleurs: Laurence Croix. 160 pages. 22,50€.

Il existe une version en noir et blanc à tirage limité (3000 exemplaires).

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Eric Rubert
Eric Ruberthttps://www.unidivers.fr
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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