BD : TOME 1 SUITES ALGÉRIENNES DE JACQUES FERRANDEZ

Au cours d’un entretien à Angoulême en janvier 2020, Jacques Ferrandez, nous l’avait annoncé : « Je termine la suite des Carnets d’Orient ». Promesse tenue avec la parution de « Suites algériennes » appelée à devenir un classique comme les dix ouvrages précédents. Incontournable.

ALGERIE FERRANDEZ
Au soleil d’Alger, 1950.

Ferrandez est né en 1955 à Alger dans le quartier de Belcourt, ce quartier qui a vu grandir le jeune Albert Camus. Le dessinateur n’a aucun souvenir de ses premiers mois en Algérie, mais cette coïncidence, cette proximité avec le Prix Nobel de littérature l’a probablement incité à chercher à comprendre ce pays qui les a vu naître. Il écrivait en conclusion de Entre mes deux Rives (1) :

« Je suis comme un enfant trouvé de la Méditerranée, ballotté d’un bord à l’autre. Je suis né sur la rive sud, j’ai vécu sur la rive nord. Les deux m’appartiennent. J’appartiens aux deux ».

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Carnets d’Orient. « Les Fils du sud ».

Sa rive nord, Nice en l’occurrence, sera notamment l’univers de Giono (voir Le Chant du monde). Sa rive sud sera celle de Camus et de sa série Les carnets d’Orient, entamée en 1986, composée de dix tomes (cinq initialement prévus) qui est devenue une BD de référence présente dans les bibliothèques des bédéphiles, comme dans de nombreuses écoles, voire universités. Ferrandez a su, dans cette saga familiale, transmettre d’abord la lumière, celle qui éclaire à jamais la baie d’Alger, la blancheur aveuglante de la Casbah. Et par des histoires individuelles qui recoupaient la grande histoire, il a offert une multiplicité de points de vue qui expliquent des destins collectifs algériens et français de 1830 à 1962. Octave, Saïd, Noémie, Samia pour expliquer la colonisation, les massacres de Sétif, la guerre d’indépendance.

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Dans la dernière page de Terre Fatale, ultime ouvrage paru en 2009, Octave promettait à sa mère, sur le quai du départ du port d’Alger en 1962, « Oui on retournera. Je te le promets ». Il aura donc fallu à Ferrandez, douze ans pour tenir la promesse de son personnage et reprendre l’histoire là, où elle s’était arrêtée : l’indépendance algérienne.

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Plus exactement, la BD commence avec le Hirak, le 37e vendredi consécutif de manifestation depuis le 22 février 2019, un saut complet pour dire hier et aujourd’hui.

« Je voulais démarrer avec le Hirak, parce que c’est l’élément saillant qui permet de reconsidérer toute cette histoire de l’Algérie contemporaine ».

Ce sont deux chauffeurs de taxis, comme porte-paroles de la population, à plus de cinquante ans d’écart qui vont servir de témoins relais pour expliquer l’après indépendance. Nous sommes en terrain connu, des prénoms ressurgissent, mais le format est différent et la structure narrative de l’histoire se morcèle en épisodes de vie de différents personnages permettant, à chaque fois, à Ferrandez d’exposer les multiples points de vue. C’est, avec la beauté de son dessin, léger et bleu comme l’air de la méditerranée, l’autre qualité essentielle du dessinateur : exposer des situations les plus complexes de la manière la plus simple, sans manichéisme, ni parti pris.

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Deux temps forts sont privilégiés : le coup d’État de Boumédiène en 1965, et les manifestations réprimées de 1988 qui annoncent la montée du Front Islamique du Salut (FIS). Avec l’éclairage de ces deux évènements majeurs, la situation algérienne post coloniale apparait clairement, situation qui fait dire à un personnage citant Danton:

« En révolution, le pouvoir reste toujours aux mains des plus scélérats ».

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En peu de pages, Ferrandez réussit à évoquer notamment la situation des femmes, le volontarisme des « pieds rouges », ces Français venus aider le gouvernement socialiste naissant par opposition aux « Pieds noirs », les Harkis, les « Nord-Africains » devenus « Algériens » dans le bidonville de Nanterre. Les pièces d’un puzzle historique et sociologique se mettent en place dans une construction chronologique éclatée, mais parfaitement fluide.

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Aussi, et surtout, sans aucune caricature, l’auteur met au grand jour les multiples contradictions auxquelles chacun dans son camp doit faire face. Pour ce faire il utilise des personnages connus dans les albums précédents et en créé de nouveaux qui agissent comme des révélateurs de ces contradictions historiques. Privilégier la démocratie ou abattre l’islamisme extrême ? Aider les femmes algériennes à se libérer en s’asservissant soi-même ? Accepter la présence cachée de la France ou admettre l’implantation des pays de l’Est ? La liste est infinie et vertigineuse. L’ouvrage s’arrête en 1992 avec la mort du président Boudiaf et la lutte de l’armée contre les Islamistes vainqueurs des élections de 1991. Un deuxième tome en préparation racontera la suite qui confirmera certainement la nouvelle place importante accordée aux femmes qui ne sont « plus juste celles dont les hommes tombent amoureux ».

En gardant ses qualités de conteur, Ferrandez demeure un formidable passeur historique qui pour la première fois se dessine en couverture sous les traits d’un personnage de fiction. Comme un lien entre les « deux rives », lui, quittant provisoirement la rive nord pour mieux comprendre la rive sud. Où il est né.

Suites algériennes : 1962. 2019. Première partie. Jacques Ferrandez. Éditions Casterman. 144 pages. 16€. Parution 12 mai 2021.

ENTRE MES DEUX RIVES FERRANDEZ

(1) Entre mes deux rives  de Jacques Ferrandez. Editions Mercure de France. 2017. À lire absolument pour en savoir plus sur l’auteur.

Feuilletez la BD.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

1 COMMENTAIRE

  1. Le trou noir de Ferrandez c’est que sa BD n’abaorde pas ce qui s’est passé du 19 mars 1962 jusqu’au 5 juillet date du massacre d’Oran.
    Personnellement M Ferrandez n’a pas connu l’exode..Il y a des choses qu’il ne peut pas appréhender….comme moi et les miens..Il n’a pas pris le bateau…

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