SENSO UNE BD ROMANTIQUE ET SENSIBLE D’ALFRED

Pas d’événement sensationnel dans la dernière BD d’Alfred, Senso. Simplement une rencontre entre un quinquagénaire ordinaire et une quinquagénaire … ordinaire. Rien d’ordinaire pourtant dans cette très belle BD romantique à souhait.


Senso

 

Il fait chaud. Terriblement chaud. Une chaleur qui vous fait perdre le moindre bon sens. Non, rassurez-vous, ce n’est pas de ce mois de novembre, triste et pluvieux dont il s’agit. Mais plutôt de la canicule qui sévit en plein mois d’août dans la dernière BD d’Alfred : Senso. Le lauréat du Fauve d’Or 2014 à Angoulême avec Come Prima poursuit ainsi son inspiration italienne avec des paysages et une ambiance qui conviennent visiblement à l’atmosphère de ses BD.

C’est le 15 août dans un hôtel du sud de l’Italie. Germano, poète quelconque égaré dans un monde de brutes, s’est trompé de date, de lieu et peut être même de rendez-vous dans ce réel qui visiblement ne lui convient pas. Ce Pierrot lunaire, quinquagénaire, sans téléphone, sans sac et même sans chaussures, venu pour assister au vernissage d’une expo photo de sa fille, fait une rencontre amoureuse. Un scénario convenu, a priori, censé ne réserver aucune surprise. Et pourtant Alfred une fois de plus réussit à nous emmener avec lui vers des rivages inattendus : celui de la poésie, du précieux silence, du hasard et du non-dit.Senso Extrait

Avec Germano, on quitte la brutalité des sentiments et du monde actuel pour errer dans l’univers de la tendresse et de l’impossible. Bien sûr le contact est rude parfois quand les autres vous agressent ou vous congratulent dans un même étouffement. Vico l’ancien copain d’école envahissant comme le lierre sur une pierre ensoleillée ou encore Luigi le cousin pitoyable de la mariée. Il est solaire Germano mais, Elena, plus prosaïque et plus solide en offrant son corps vieillissant, va donner à notre « héros » une belle leçon de vie et de bonheur.

Ce n’est pas forcément voulu d’être seul, et les corps qui s’unissent en début et en fin de BD annoncent et clôturent le bonheur d’être deux, le bonheur d’arrêter un moment le temps qui passe, celui qui fait que « j’ai chaque jour un peu plus la même peau que ma mère ». Alors les mots s’estompent et laissent la place à un dessin majestueux qui nous emmène dans le labyrinthe du jardin du vieil hôtel. Dans de magnifiques doubles pages, Alfred nous prend par la main dans la moiteur de l’été et nous fait découvrir, temples antiques, statues grecques, taureau herculéen. Il rompt ainsi par cette liberté graphique avec son habituel gaufrier de six cases dont il se sert pour raconter les événements à sa manière.
Senso Extrait

« La pénombre c’est rassurant » déclare Germano et c’est vrai que sous les frondaisons des arbres illuminées par quelques étoiles, on préfère se blottir et écouter le silence qui vient. Alfred a le don de donner un sens aux moments magiques qui deviennent uniques, de ne pas hâter le geste ou l’action. De laisser de l’espace à la poésie pour lui permettre de s’installer et de nous faire rêver. Cette poésie prend la forme d’un puzzle sans dessin, d’un enfant endormi à l’arrière d’une voiture, d’envolées de moineaux dessinant dans le ciel d’étranges cryptogrammes. Un labyrinthe sentimental dans lequel on aime se perdre.Senso Extrait

Avec cette dernière BD, Alfred poursuit notre apprentissage de la vie, sans nous donner de consignes, mais en laissant en suspens les choix qu’il nous propose. « Alors qu’est-ce qui se passe maintenant? (…) Et pour nous ? » demande Elena à Germano dans la dernière bulle. En guise de réponse le dessinateur nous offre un ciel bleu maculé d’un vol d’oiseaux. Et de jambes entremêlées après l’amour.

Senso d’Alfred. Éditions Delcourt/Mirages. 158 pages. 20€.

À découvrir aussi Pourquoi j’ai tué Pierre d’Alfred et d’Olivier Ka : ici.

Eric Rubert
Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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