MON TRAÎTRE : UNE BD QUI FAIT CONFIANCE AU ROMAN

« Comment fait on après, lorsqu’on est traître, pour effleurer la peau des autres ? ». La réponse à cette question terrible, Pierre Alary dans sa BD Mon traître, adaptation du roman éponyme de Sorj Chalandon, y répond avec émotion maitrisant son dessin pour garder les mots essentiels. Une réussite.

bd mon traître

Mon traître : deux mots qui claquent comme une balle dans les rues de Belfast au milieu des années 80. « Mon », un possessif qui appelle l’amitié, la connivence, la tendresse. « Traître », un des adjectifs les plus laids de la langue française, celui de la désertion, de la tromperie, du reniement. L’association des deux génère un malaise, une violence contenue. Cette violence c’est celle racontée par Sorj Chalandon dans un magnifique roman publié en 2007, qui s’inspirant de la vie de l’auteur, alors journaliste à Libération, décrit la rencontre d’un jeune luthier parisien, Antoine, envoûté par l’Irlande, avec Tyrone, une icône de l’lRA (armée républicaine irlandaise). Cette rencontre devient une amitié, au moins pour Antoine, jusqu’à la fin du conflit, moment où le français découvre, avec le monde entier, que Tyrone a été 25 ans durant un agent double travaillant pour le gouvernement britannique.

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Il fallait un certain courage pour adapter en BD ce texte fort et au style marqué. Pierre Alary, qui réalise cette mise en image, affirme qu’il lui fallait « surtout, conserver les mots ». Les romans de Chalandon vous happent en effet par la musique syncopée des phrases et l’apparente simplicité de leur mise en harmonie. C’est un style qui va directement à l’os. Aussi l’auteur de Bd a eu la bonne idée de conserver la voix « off » du narrateur Antoine, ses mots qui rythment le récit. Plus présents encore que dans le roman, les interrogatoires de Tyrone, menés par l’IRA lorsque sa traitrise a été découverte, structurent l’album et mettent en conflit le décalage entre ce que vit Antoine en images, et la réalité des aveux de Tyrone. Par ce procédé la terrible trahison du combattant irlandais est montrée avec une violence presque irrespirable. Bien entendu, la physionomie d’ Antoine ou de Tyrone, n’est pas forcément celle que chaque lecteur s’est faite de ces personnages, mais la transposition de cette histoire inspirée de faits réels, est fidèle et l’atmosphère générale de guerre civile traduite à la perfection.

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Le dessin reste sobre et va à l’essentiel, comme si la volonté de l’auteur était d’accompagner et non pas de supplanter le texte. Les pages monochromes, dans une palette de couleurs réduites, évitent une surenchère esthétique. Les épisodes des grèves de la faim, succédant à la grève de la propreté menant à la mort de sept prisonniers, dont Bobby Sands, et une Margareth Thatcher reniant ses engagements, sont traités avec force mais sans emphase. Alary a choisi, par la simplicité de ses procédés picturaux, de montrer une colère sourde, comme celle d’une marche silencieuse qui tire sa force des visages fermés, des poings tendus, des regards de violence. La contraction de la violence plus qu’un cri de guerre. La réussite de l’album est indéniable puisqu’au final les questions essentielles du roman subsistent : la trahison politique de Tyrone s’est-elle accompagnée d’une trahison de l’amitié ? Pourquoi trahit-on en faveur de combattants dont on déteste ce qu’ils ont fait de soi ? Pourquoi choisit-on un camp plus qu’un autre lorsque l’on est français, étranger aux origines du conflit ? Une musique, des paysages suffisent-ils pour s’engager dans une lutte parfois meurtrière ?

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La remarquable qualité de cette bd Mon traître nous laisse espérer la continuation de cette mise en images, avec la parution de la suite de « Mon traitre » : « Retour à Kirllybegs ». Mais préalablement, on aura eu l’occasion de découvrir chez Futuropolis, le 8 mars une autre adaptation BD d’un roman du journaliste, « Profession du père » (voir article Unidivers) par Sébastien Gnaedig (1). Depuis quelques semaines, au-delà du choix visible de Sorj Chalandon d’offrir ses livres à la BD, ces adaptations de roman se multiplient et vont peut-être devenir une tendance lourde de l’édition. Raison économique, absence de grands scénaristes ou attente des lecteurs ? L’avenir nous le dira.

BD Mon Traître d’après le roman de Sorj Chalandon, Éditions Rue de Sèvres, 150 pages, 20 €, ISBN:9782369814740.

(1)  En 2016 était déjà parue une adaptation en BD d’un roman de Chalandon : Quatrième mur chez Marabout.

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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