C’est ainsi qu’on l’imagine : cheveux longs, barbe blanche, en vieillard ridé. Un peu à l’image de Dieu. Ou à l’image de l’image de Dieu. C’est toujours le même portrait que l’on connait de Léonard de Vinci. Et si l’artiste et l’homme étaient totalement différents de cette image pieuse ? Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen sont partis à la recherche du véritable génie italien dans ce septième volet des relations art et BD.

Nous l’avons vu dans les articles précédents, la fin du 19e siècle et le début du 20e sont des périodes privilégiées par les auteurs de BD : proximité dans le temps, bouillonnement créateur, personnages hors norme, iconographie et documentation riche – autant de raisons à cette profusion éditoriale. Pourtant, sans remonter aux grottes de Lascaux (pourquoi pas d’ailleurs ?), d’autres périodes charnières plus anciennes ont aussi transformé la conception de l’art, des artisans devenus artistes. La Renaissance, notamment l’apparition  de la perspective, a été en son temps une période novatrice extraordinaire. Titien, Raphaël, Véronèse,  Michel Ange et Léonard de Vinci sont les maîtres de cette révolution. Des hommes, des techniques mais aussi un lieu symbolisent ce renouveau : Florence. Comment donc débuter un ouvrage sur cette période charnière sans découvrir cette ville prodigieuse ?

Léonard et Salaï, Tome 1, Il salaïno, Paul Echegoyen, Benjamin Lacombe, Benjamin Lacombe, Soleil Productions.

Florence 1490 : c’est par une vue aérienne double page de la ville toscane que s’ouvre l’ouvrage consacré à Léonard. C’est dans k’une de ses ruelles que le petit Salaï, « Salaïno », encore enfant, va pénétrer dans l’atelier de Léonard de Vinci pour ce qui va devenir une liaison sentimentale et sexuelle de près de trente ans. Dans ce premier tome (1490-1506) , cette liaison amoureuse sert de trame à la découverte de différentes facettes du génie florentin : inventeur, sculpteur et,  bien entendu, artiste-peintre dans son atelier.

Léonard et Salaï, Tome 1, Il salaïno, Paul Echegoyen, Benjamin Lacombe, Benjamin Lacombe, Soleil Productions.Paradoxalement, Léonard apparaît dans cette BD comme l’homme des échecs ; créateur unique, imaginatif, mathématicien, ses projets n’aboutissent jamais ou échouent au moment de leur réalisation. Étonnante impression qui tranche avec l’habituel image du génie, vainqueur de toutes les contraintes matérielles ou intellectuelles. Même sa peinture  est décevante, non par sa réalisation, mais par le sort qui lui est réservé  : la Cène, fresque gigantesque est souillée par des inondations, la bataille d’Anghiari ne sera jamais finalisée et disparaîtra. Toutes ces créations sont décrites comme demeurées à l’état d’ébauche ou détruites.

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Cette impression d’inachevé est étrangement ce que l’on ressent à la lecture de cet ouvrage. Il manque un fil conducteur, une véritable trame, car la relation amoureuse un peu scandaleuse entre deux hommes qui ont 28 ans de différence ne suffit pas à créer une histoire. Certes, Salaï apparaît comme un « sale gamin »,désagréable, hautain, méprisant, odieux, qui fait penser à l’image que nous avons du Caravage (étonnamment, à un siècle d’écart, les deux hommes homosexuels sont probablement morts de mort violente: à la suite d’un duel pour Salaï et d’un assassinat pour Le Caravage). Mais la perception de cette relation particulière par Léonard et Salaï, Tome 1, Il salaïno, Paul Echegoyen, Benjamin Lacombe, Benjamin Lacombe, Soleil Productions.l’environnement extérieur, sa force, son originalité, son caractère scandaleux n’est pas évoquée. S’il s’était agi d’une homme et d’une femme du même âge, en aurait on fait le sujet d’une histoire ? Une fois cette relation décrite, on passe au fil des ans sur les différents projets de création de Léonard : une machine à voler, des écluses vénitiennes, un portrait d’une mécène, une peinture pour une église ou pour un Borgia. Impossible à travers ce cheminement de se faire une idée de l’homme qu’est Léonard qui apparaît comme un simple individu presque transparent et sans grand intérêt.

Léonard et Salaï, Tome 1, Il salaïno, Paul Echegoyen, Benjamin Lacombe, Benjamin Lacombe, Soleil Productions.Alors il faut reprendre la double page d’ouverture du livre pour comprendre que l’objet premier de l’ouvrage n’est pas Léonard, ni même Salaï, mais la peinture de Léonard. Tout tourne autour de la création picturale de l’artiste italien. Des questions posées en fin d’ouvrage aux auteurs confirment cette lecture : « le second volume n’aura plus à installer l’époque. Le sentiment qui se dégagera de l’architecture […] devra être au service du scénario ».

A contrario, l’intérêt de cette première BD repose dans le dessin. La couleur est totalement réussi. Ce livre est un Léonard et Salaï, Tome 1, Il salaïno, Paul Echegoyen, Benjamin Lacombe, Benjamin Lacombe, Soleil Productions.petit livre d’art  (par le format et la pagination). Tout n’est que prétexte à évoquer l’œuvre du peintre italien. La couleur de la majorité des planches rappelle celle des carnets de Léonard : une monochromie à plusieurs variantes, grise, sépia, qui alternent avec bonheur et séquencent les seize années de l’histoire. Des inventions sont croquées six siècles plus tard avec une liberté artistique qui permet de privilégier la beauté à la réalité scientifique. Des décors architecturaux sont reconstitués avec minutie, s’appuyant sur une solide documentation, et des perspectives heureuses variant plongées et contre-plongées.

Léonard et Salaï, Tome 1, Il salaïno, Paul Echegoyen, Benjamin Lacombe, Benjamin Lacombe, Soleil Productions.Et puis, surtout, dominent de pleine pages couleurs qui forment presque à elle seules l’intérêt principal du livre. Leur pagination, parfois surprenante (une seule et unique double page en horizontale brisant le rythme et la présentation générale de l’ouvrage) démontre combien elles prévalent sur le scénario lui-même et sont essentielles dans l’esprit des auteurs. Elles ont une double inspiration. Certaines sont des visions oniriques, issues de l’histoire et traitées  « à la manière de » : un visage recouvert de parchemins pour évoquer l’imprimerie, une étreinte entre Léonard et Salaï traitée comme la Vénus de Botticelli, une évocation fantastique d’une machine volante. Les autres illustrations s’inspirent par contre des tableaux de Léonard, détournés comme La Joconde, dont certains critiques pensent qu’elle est un portrait de Salaï, thèse que reprennent à leur compte les auteurs. La Cène de Milan quant à elle répond à un double défi : celui de retranscrire une œuvre aujourd’hui abîmée de près de 9 mètres de long telle qu’elle était à la création et saisir des détails après une dégradation des eaux.

Léonard et Salaï, Tome 1, Il salaïno, Paul Echegoyen, Benjamin Lacombe, Benjamin Lacombe, Soleil Productions.Défi pictural, tel est en fait le vrai sujet de cette BD : « il fallait que les tableaux soient ressemblants mais que ma stylisation s’y fonde ». Pari réussi conforté par un ouvrage matériellement réussi et agréable à feuilleter.
Si vous cherchez une histoire et voulez en savoir plus sur Léonard, cette BD n’est pas pour vous. Si vous désirez parcontre regarder de superbes dessins et peintures « à la manière de »,  procurez-vous la rapidement. En espérant par ailleurs que le tome 2 qui se déroulera en France, dégagé a priori d’importantes contraintes de reconstitution de décors, réunira à la fois plaisir graphique et scénario.

A suivre…..

Léonard et Salaï de Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen. Tome 1 : Il Salaïno. Éditions Noctambule. 21 mars 2014. 18€

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Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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