BD Juliette de Camille Jourdy : une jeune femme qui cherche son Roméo

dans la rubrique Littérature, National.

BD juliette camille jourdy

Publié le 05 Sep 2016

La BD Juliette est le nouveau roman graphique de Camille Jourdy. Une chronique familiale banale peut, grâce à la magie du dessin et de l’humour, devenir un bel hymne poétique à la vie. Tendresse et ironie sont au rendez-vous dans Juliette.

 

bd juliette camille jourdy

La BD Juliette est une histoire de riens, de petits riens. Des petits riens qui racontent une histoire, une histoire banale, celle de la vie quotidienne.

Une histoire de couleurs aussi, faussement naïves, des couleurs qui mélangent comme dans les tableaux de Matisse le papier peint avec les vêtements des personnages. Des couleurs qui explosent dans des dessins pleine page conservant la poésie des dessins d’enfants.

Une histoire de banlieue enfin avec des immeubles, des maisonnées de classe moyenne, qui rappellent Olivier Adam et Les Lisières. Grues, trains, jardins font partie intégrante de ce récit et nous encadrent dans une balade à travers ces rues peu peuplées, mais quand le romancier grise les pavillons tous semblables, Camille Jourdy dessine des explosions de fleurs qui apportent couleurs et réconfort. Lieux de vie où les difficultés de la vie matérielle quotidienne côtoient souvent des modes de vie formatés et étouffants, ces décors servent de préambules aux histoires familiales de tous.

camille jourdyOn avait découvert cet univers de l’auteure avec sa célèbre trilogie Rosalie Blum qui vient de faire l’objet d’une adaptation cinématographique. Juliette le poursuit dans un propos encore plus ambitieux.

Difficultés relationnelles parents-enfants, un amant, des prises de poids et des bilans de vie, la solitude, le manque d’amour ou plus sûrement la difficulté de l’exprimer, sont autant de thèmes traversés comme un inventaire à la Prévert qui fait du banal quotidien une forme de poésie. Dans sa BD Juliette est sujette à de fréquentes crises d’angoisse. Elle a peur de mourir. Encore jeune, hypocondriaque, elle ne trouve pas son pouls, ou plutôt son amour. Sa sœur, Marylou, « la grosse bourrine » en apparence forte, s’ennuie dans son couple et se divertit dans la serre du jardin avec un ours, un loup, un lapin ou un fantôme. Le père de Juliette, divorcé, a du mal à dormir et à exprimer sa douleur. Sa mère s’entiche de tout illuminé nouveau venu. Polux, pilier de bar, un peu paumé, cherche l’amour, qu’il fuit aussitôt trouvé. La grand-mère oublie tout sauf les souffrances passées. Ainsi va la vie dans ce roman graphique qui n’a jamais autant mérité cette dénomination. Roman, la BD Juliette l’est assurément par ses chapitres qui s’enchaînent comme dans ce genre littéraire et qui découpent la BD en séquences tel ce superbe repas familial, où sous des propos a priori anodins (un simple gratin raté) vont se révéler des blessures non cicatrisées et s’exprimer des sentiments enfouis. Prévert s’amuse dans « Tentative de dîner de têtes à Paris-France » à une moquerie notamment du conformisme social. Camille se moque elle aussi, dans ce repas, de ces tensions propres à tant de familles, mais avec son tact et sa tendresse si bienvenus, elle nous fait sourire et nous rend compréhensifs à l’égard de ces êtres au fond sympathiques, car terriblement humains.

bd julietteLes personnages de la BD Juliette sont des individus qui doutent, qui se cherchent dans la quête de leur premier amour, de leur passion éteinte ou de leur désamour venu. Les dialogues sont savoureux et rappellent tellement ceux de notre entourage ou de nous même. Avec le recul et la beauté du dessin, ils prennent souvent un caractère ironique, montrant que nos efforts pour se dépêtrer de nos contradictions affectives sont un peu ridicules. Mais Camille Jourdy utilise aussi à la perfection le silence qu’elle anime par de petits traits dans les visages qui expriment mille sentiments, des corps qui posent dans des attitudes expressives. Juliette penchée, ploie sous le poids de ses angoisses : « Bon. Ben et maintenant… » dit-elle dans une position qui nous fait comprendre toute son impuissance à bien vivre.

Avec un dessin qui rappelle les livres pour enfants, l’auteure prend son temps et nous invite à vivre au rythme de la vie, celle des enfants à aller chercher à l’école, celle des courses à faire auprès du supermarché du coin. Cette BD est une chronique familiale à la fois banale et rassurante, mais aussi oppressante et déprimante. L’humour et la couleur peuvent cependant la rendent poétiques à l’image du lapin de Lewis Carroll et du monde merveilleux d’Alice, lapin qui chez Camille Jourdy devient un tendre amant.

L’histoire n’a pas de fin, ni heureuse ni malheureuse. Comme dans la vraie vie. La dessinatrice nous invite pourtant à la poursuivre à côté de ses personnages. À défaut de mode d’emploi, elle nous propose déjà de formidables couleurs. Et beaucoup de poésie.

BD Juliette, Les fantômes reviennent au printemps, de Camille Jourdy. Actes Sud BD. 240 pages. 26 €. Prix du Truc d’Or.

Le Truc d’Or a été créé en 2005 au cours du premier festival LYON BD à la Croix Rousse, c’est un prix remis dans le cadre du Festival Off qui vient récompenser un album pour son originalité, pour sa conception, dessin ou histoire.
Il tire son nom du trophée qui est remis au lauréat toujours plus insolite et systématiquement doré.

La trilogie Rosalie Blum éditée également chez Actes Sud a fait l’objet d’une très belle réédition en un seul volume.

BD Juliette de Camille Jourdy : une jeune femme qui cherche son Roméo was last modified: septembre 14th, 2016 by Eric Rubert