Dans sa première BD Hubert Ben Gijsemans, jeune dessinateur flamand, raconte la poésie cachée du quotidien banal d’un homme sans histoire. Mais un homme qui aime l’art et la peinture… Et les femmes… Détails qui changent tout…

 

hubertComment traduire le silence de l’ennui sans ennuyer le lecteur ? C’est un des paris que réussit le jeune auteur belge, Ben Gijsemans, dans sa BD Hubert.

À la manière d’un film muet, le dessinateur déroule des morceaux de pellicule qui décomposent image par image, ou plutôt page par page, des instants de la vie quotidienne de Hubert Luyten, homme d’un âge certain, taciturne, peu loquace, à la vie a priori banale.
Chaque soir, il monte l’escalier le menant à son petit appartement, passant devant la loge de la concierge Madame Vandermeers. Il s’installe devant sa table pour regarder la télévision, ou pour dîner en lisant le journal. Et pourtant monsieur Hubert a quelques secrets intimes. Il aime l’art, visite fréquemment les Musées Royaux des Beaux Arts de Belgique et s’attarde des heures durant devant des œuvres qu’il finit par photographier. Et par copier. Ces œuvres sont souvent des femmes, nues pour la plupart, avec lesquelles il tisse un dialogue muet. Certaines d’entre elles semblent même lui adresser un regard hors du tableau. Car Hubert est un timide qui préfère toucher le corps d’une femme avec son pinceau.

ben gijsemansOn l’aura compris les amateurs d’action et de grands espaces ne trouveront pas dans cette BD quasi silencieuse leur bonheur, même si comme dans les dernières BD consacrées aux musées discrètement se glissent des observations de ces nouveaux rituels des visiteurs peu habitués à la fréquentation des expositions (1).

Dans l’espace rétréci de 9 cases par page, comme des dominos serrés, le dessinateur déroule au ralenti la vie de celui qui semble ne pouvoir s’émouvoir que devant un retable ou l’Olympia de Manet. La vraie vie, les vraies femmes lui font peur. Et les rares images de la ville, en dehors des musées, sont chaotiques, fragmentées et désordonnées s’opposant au rigorisme répétitif de la mise en page du quotidien. Le regard et la nudité de Victorine Meurent peints par Manet lui conviennent mieux que le corps nu de sa concierge. Son regard impressionnant de myopie et d’expressivité nous accompagne dans cette déambulation au ralenti dans le cadre monumental et intimidant du musée bruxellois. Sensible au silence des lieux, un silence assourdissant, Hubert se rassure d’une vie qui l’inquiète, ou l’indiffère.

ben gijsemansLa contemplation d’un tableau provoque une forte émotion intérieure. La contemplation d’un homme contemplant un tableau peut être tout aussi émouvante. Et confiner à la poésie. Cette poésie Ben Gijsemans lui donne forme grâce à un trait subtil et à une décomposition des gestes qui éclaire la pensée imaginée du « héros ». Le rythme lent de la BD Hubert évoque les balades des romans graphiques de Taniguchi (2) où le promeneur peut s’émerveiller d’une fleur d’oranger ou des traces d’un chien. Assis avec Hubert devant les images de l’ordinateur, on comprend son acharnement à copier les plus grandes œuvres, comme si leur contemplation, puis leur reproduction aidaient à regarder ces corps et visages de femmes. À les approcher sans danger.

Mais la vraie vie finit toujours par s’imposer. Y compris devant les êtres les plus timides ou introvertis. La silhouette d’une voisine entrevue à la fenêtre de l’immeuble d’en face, dans sa douce banalité, peut devenir brusquement un choc émotionnel qu’il faudra maîtriser. Peut-être avec un pinceau et un tube de peinture. D’abord.

Dans la dernière case, en regardant de très près, on découvre enfin un sourire sur le visage lunaire d’Hubert. Un trait d’un millimètre qui montre le bonheur du peintre. Quittant l’Odalisque d’Ingres ou l’Olympia de Manet, il ose « aborder » à sa manière une femme d’aujourd’hui, bien réelle. Un progrès énorme pour lui. La joie d’un premier pas. Identique à celle d’une première BD réussie.

BD HUBERT, Ben Gijsemans, Editions Dargaud, traduction Monique Nagielkopf, 86 pages, 19,99 €, e-book : 9,99 €

SCÉNARIO et DESSIN
Ben Gijsemans

PUBLIC : ADO-ADULTE — À PARTIR DE 12 ANS

(1) On peut citer entre autres « Le chien qui louche » de Davodeau, et « L’île Louvre » de Florent Chavouet , deux ouvrages chez Futuropolis, qui coéditent de nombreuses BD avec Orsay et Le Louvre notamment.

(2) Vient de paraître « Les rêveries d’un gourmet solitaire » de Taniguchi, le deuxième tome des balades gastronomiques du dessinateur japonais

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ben gijsemansBen Gijsemans est né en 1989 dans le centre de la Belgique. En 2007, il suit une formation continue dans le film d’animation au KASK à Gand. En 2010 il obtient son baccalauréat et en 2013 il est diplômé dans l’illustration/bandes dessinées à Sint-Lukas à Bruxelles. Vous pouvez suivre l’auteur et admirer ses planches ici.

Dans les premiers textes que j’ai écrits pour ce livre, il n’était encore nullement question des Musées Royaux des Beaux-Arts… ni d’aucun musée, d’ailleurs. Bien au contraire, aucun des intérêts de mon protagoniste d’alors, ni même son entourage n’aurait pu le diriger vers un musée. La seule chose qui l’intéressait, après le travail, c’était d’aller au bistrot. Le rythme était trouvé, toujours le même café, toujours le même zinc, et les mêmes piliers de bar. La trame était claire, et c’était le sujet de mon projet.(…) Au début, je suis resté fidèle à la trame de mon projet, jusqu’à ce que je comprenne que ce projet, je l’avais perdu de vue et que le café s’était transformé depuis belle lurette en musée. Cette métamorphose devait avoir eu lieu quelque part entre les mailles des textes décousus. Et dès lors, le caractère du protagoniste se dessina, et son histoire aussi, cette histoire dans laquelle les Musées Royaux des Beaux-Arts jouaient un rôle toujours plus grand. Je l’ai baptisé Hubert et j’ai continué à écrire assidûment, assis sur un banc du musée.

Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

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Place royale, 3
1000 Bruxelles
+32 0(2) 508 32 11
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JOURS D’OUVERTURE : Mardi – vendredi : 10 h — 17 h — Week-end : 11 h — 18 h

TARIFS : Accès gratuit

Le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy-de-Dôme en 1964, les photos de Gilles Caron dans le Quartier latin en Mai 68, la peur des images des Sept boules de cristal de Hergé, les Nus bleus de Matisse sur un timbre poste, Voyage au bout de la Nuit de Céline ont façonné mon enfance et mon amour du vélo, de la peinture, de la littérature, de la BD et de la photographie. Toutes ces passions furent réunies, pendant douze années, dans le cadre d’un poste de rédacteur puis rédacteur en chef de la revue de la Fédération française de Cyclotourisme.

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